Nous empruntons ce titre au philosophe australien Glenn Albrecht, qui a donné un nom à une douleur longtemps restée sans langage : la solastalgie. Une détresse sourde, intime et collective à la fois, éprouvée lorsque le monde familier se transforme sous nos yeux, non par notre départ, mais par sa dégradation. Une « nostalgie » du …présent, née du sentiment d’habiter encore un lieu qui, déjà, se défait tristement sous nos yeux.
Dans « Les émotions de la Terre : de nouveaux mots pour un nouveau monde » (Les Liens qui Libèrent, 202
1), traduction française de Earth Emotions: New Words for a New World (Cornell University Press, 2019), Glenn Albrecht explore cette cartographie sensible des bouleversements écologiques. Il y propose un vocabulaire inédit pour dire ce que les chiffres, les courbes et les scénarios climatiques peinent à saisir : l’impact émotionnel profond des transformations de la Terre sur les sociétés humaines.En 2025, l’Afrique a servi de baromètre brutal de la crise climatique mondiale. Dans la vallée du fleuve Sénégal, des crues exceptionnelles ont déplacé des milliers de personnes, submergeant des villages entiers. En Afrique de l’Est, les pluies extrêmes liées aux anomalies de l’océan Indien ont provoqué des inondations meurtrières au Kenya, en Somalie et en Éthiopie, affectant plus de 3 millions de personnes et détruisant des milliers d’hectares agricoles. À l’inverse, au Sahel central et dans la Corne de l’Afrique, des poches de sécheresse prolongée ont aggravé l’insécurité alimentaire de près de 30 millions de personnes, tandis qu’en Afrique australe, des cyclones tropicaux plus intenses ont causé des pertes économiques estimées à plus de 6 milliards USD en quelques semaines.
Ces événements, loin d’être isolés, s’inscrivent dans une tendance globale : 2025 figure parmi les trois années les plus chaudes jamais enregistrées, avec une température moyenne mondiale approchant +1,5 °C, faisant du continent africain l’un des épicentres humains, économiques et écologiques du dérèglement climatique.
Ces chocs climatiques africains ne sont pas des anomalies locales. Ils s’inscrivent dans une dynamique mondiale désormais bien documentée.
En 2025, les pertes économiques liées aux catastrophes climatiques ont dépassé 300 milliards USD, dont près de 120 milliards USD de pertes assurées, un niveau historiquement élevé. Plus de 150 millions de personnes ont été directement affectées par des événements extrêmes à travers le monde. Le climat est devenu un facteur macroéconomique, un déterminant de stabilité sociale et un accélérateur de vulnérabilités géopolitiques, en particulier dans les pays à faible capacité d’adaptation.
Sur le front de la biodiversité, 2025 a confirmé que l’érosion du vivant progresse plus vite que les réponses politiques. Près de 1 million d’espèces demeurent menacées d’extinction, tandis que la dégradation des écosystèmes affecte directement plus de 50 % du PIB mondial, selon les estimations liées aux services écosystémiques. La COP16 de la Convention sur la diversité biologique, qui s’est prolongée à Rome, a permis d’opérationnaliser le Cadre mondial Kunming-Montréal, avec l’objectif de protéger 30 % des terres et des océans d’ici 2030 et de mobiliser 200 milliards USD par an pour la nature. Pourtant, moins de 20 % des pays disposent aujourd’hui de stratégies nationales réellement alignées, et l’écart entre ambitions et financements reste abyssal, notamment pour l’Afrique.
La crise de la pollution plastique a, quant à elle, révélé la profondeur des fractures géopolitiques. En 2025, la production mondiale de plastiques a dépassé 430 millions de tonnes, alors que moins de 9 % sont recyclés. L’échec à conclure un traité mondial juridiquement contraignant sur les plastiques reflète l’opposition des intérêts industriels et pétrochimiques puissants à des pays et sociétés civiles qui réclament une régulation de l’ensemble du cycle de vie des plastiques.
Face à ces limites politiques, le droit s’est imposé comme un nouvel espace de régulation. En 2025, l’avis consultatif historique de la Cour internationale de Justice a affirmé que les États ont une obligation juridique de prévenir les dommages climatiques significatifs, en s’appuyant sur le droit international, les droits humains et le principe de prévention. Plus de 2 500 contentieux climatiques et environnementaux sont désormais recensés dans le monde, signe d’un basculement progressif de la gouvernance environnementale vers l’arène judiciaire.
Cette dynamique a trouvé un écho politique lors de l’UNEA-7, où les États ont reconnu que les crises environnementales sont indissociables de la stabilité économique, de la sécurité humaine et de la paix. Le Fonds pour la réponse aux pertes et dommages (FRLD) a également commencé à devenir opérationnel en 2025, une avancée majeure pour les pays africains et insulaires, même si les montants mobilisés restent encore très inférieurs aux besoins estimés, évalués à plusieurs centaines de milliards USD par an.
La COP30 de Belém n’a pas été celle des annonces spectaculaires, mais celle d’accords complexes, fragmentés et politiquement coûteux. Elle a produit des avancées réelles mais difficiles : clarification des trajectoires de transition post-2030, encadrement plus strict des plans nationaux (NDC) et premiers jalons pour l’alignement entre climat, biodiversité et finance. Ces résultats montrent que la gouvernance climatique est entrée dans une phase d’ingénierie politique fine, où chaque progrès est le fruit d’arbitrages laborieux entre intérêts énergétiques, souverainetés nationales et exigences de justice climatique.
Le monde fait l’expérience concrète de ce que Glenn Albrecht avait pressenti. La crise environnementale n’est pas seulement une crise de la nature, elle est une crise du lien, du sens et de l’habiter. En 2025, la solastalgie est devenue une condition partagée, le sentiment diffus d’un monde que l’on reconnaît encore, mais que l’on sait déjà en train de disparaître.
L’année 2026 s’annonce donc importante. Face à la solastalgie collective ressentie dans un monde déjà en transformation, les trois COP des Conventions de Rio (Climat, Biodiversité et Désertification) devront traduire les cadres politiques, les décisions juridiques et les promesses financières en actions concrètes et tangibles, capables de restaurer un lien réel entre l’humanité et son environnement.
Arona SOUMARÉ
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