Malgré une amélioration des recettes et un effort budgétaire réel, les finances publiques sénégalaises restent sous forte pression. La hausse rapide du coût de la dette neutralise les ajustements réalisés et réduit l’espace dédié à l’investissement public et aux autres dépenses publiques essentielles.
Une dynamique budgétaire déséquilibrée malgré l’effort fiscal
Entre 2024 et 2025, le Sénégal a consenti un effort réel de mobilisation des ressources internes. Les recettes fiscales sont passées de 3 620 milliards à 4 099,6 milliards de FCFA, soit une augmentation de près de 480 milliards de FCFA (+
13,3 %). Cet accroissement aurait pu constituer un levier important pour le redressement des finances publiques.Mais cette amélioration a été largement neutralisée par l’évolution de la charge de la dette. Sur la même période, les intérêts de la dette ont augmenté de 28 %, passant de 824,2 milliards à 1 057 milliards de FCFA. Autrement dit, les intérêts progressent plus de deux fois plus vite que les recettes fiscales, modifiant profondément l’équation budgétaire.
La conséquence est immédiate : la part des intérêts dans les recettes fiscales passe de 22,8 % à 25,8 %, plaçant le Sénégal dans la zone de stress budgétaire élevé selon les seuils FMI–Banque mondiale.
Des arbitrages budgétaires de plus en plus défavorables au développement
Le niveau atteint par les intérêts de la dette constitue aujourd’hui un signal d’alerte majeur. En 2025, les intérêts à eux seuls dépassent le budget de l’Éducation nationale, et sont supérieurs aux budgets cumulés de l’Agriculture, de la Santé et de l’Enseignement supérieur.
Ce basculement est révélateur d’un changement de régime budgétaire : la dette n’est plus un simple instrument de financement, elle devient un facteur actif d’éviction des dépenses productives et sociales.
Dans ce contexte, l’ajustement budgétaire s’opère principalement par la compression de l’investissement public, pourtant indispensable à la croissance potentielle, à la création d’emplois et à l’élargissement futur de l’assiette fiscale.
Les limites structurelles du reprofilage dans un contexte de stress financier
Le reprofilage de la dette est généralement présenté comme une solution intermédiaire de gestion. Il n’est toutefois réellement pertinent que dans un environnement favorable, marqué par une baisse des taux d’intérêt et par une crédibilité financière suffisante permettant à l’État de se refinancer à des conditions avantageuses.
Or, le Sénégal se trouve aujourd’hui dans une situation radicalement différente. Le pays fait face à une dégradation significative de sa notation souveraine, à une hausse marquée de la prime de risque exigée par les investisseurs, ainsi qu’à des eurobonds fortement dépréciés, qui se négocient bien en dessous de leur valeur nominale. Ces éléments traduisent un contexte de stress financier, caractérisé par des coûts de refinancement particulièrement élevés.
Cette contrainte est appelée à s’accentuer. Selon l’échéancier officiel de paiement de la dette, le service total de la dette (intérêts et remboursement du principal) devrait continuer de croître et atteindre un pic en 2027. Dès 2026, d’après les prévisions de la loi de finances, les intérêts de la dette devraient s’élever à 1 190 milliards de FCFA, contre 1 057 milliards en 2025. Sans inflexion majeure de la stratégie actuelle, la pression budgétaire va donc se renforcer, réduisant encore l’espace disponible pour les politiques publiques prioritaires.
Dans un tel environnement, tout reprofilage s’opérerait nécessairement à des taux d’intérêt plus élevés, ce qui aurait pour effet d’augmenter le coût global de la dette. Autrement dit, reprofiler une dette déjà chère dans un contexte de taux élevés revient à différer le problème en l’aggravant, tout en réduisant davantage les marges de manœuvre budgétaires de l’État.
La restructuration, une option de responsabilité économique
Au regard de ces contraintes, la restructuration ordonnée de la dette souveraine apparaît comme la solution la plus efficace et la plus cohérente. Contrairement au simple reprofilage ou à la gestion active, elle permet une réduction des taux d’intérêt, un allongement significatif des maturités, l’introduction de périodes de grâce et, si nécessaire, une décote (haircut) sur la valeur nominale de la dette.
Pour être crédible et efficace, cette restructuration doit impérativement s’inscrire dans un cadre global associant un programme avec le FMI, une coordination étroite avec la BCEAO afin de préserver la stabilité du système bancaire et du marché régional, ainsi qu’un plan rigoureux de redressement budgétaire fondé sur la réduction du train de vie de l’État, la maîtrise des dépenses courantes et la protection de l’investissement productif.
Pr Amath Ndiaye
FASEG-UCAD
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