‎Au-delà de l’indignation : l’urgence d’une doctrine pour les crises universitaires

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‎Au-delà de l’émotion légitime et des condamnations nécessaires, le drame survenu à l’université oblige à une réflexion plus exigeante. Si des tragédies similaires se répètent à travers les alternances politiques, c’est qu’elles révèlent une faille plus profonde que les circonstances du moment. Ce n’est pas seulement une responsabilité qu’il faut établir. C’est une doctrine qu’il faut construire.
‎À la suite de l’incident survenu à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, les réactions politiques se sont multipliées avec une rapidité prévisible. Les condamnations ont fusé. Les mises en cause ont précédé les conclusions. Le débat public s’est immédiatement structuré autour d’une question : qui est responsable ?
‎La question est légitime. Une vie perdue appelle vérité et justice. Elle impose que les faits soient établis avec rigueur et que les responsabilités, si elles existent, soient clairement situées. Rien ne serait plus dangereux que l’impunité.
‎Mais s’en tenir à cette seule dimension serait insuffisant.
‎Ce drame n’est pas le premier. Avant Abdoulaye Ba, il y eut Balla Gaye. Avant lui, Bassirou Faye. Trois morts, trois périodes politiques différentes. Des gouvernements distincts, des contextes variés, et pourtant une même issue tragique. Ce constat impose une lucidité qui dépasse les alternances.
‎Si des drames similaires surviennent sous des régimes différents, alors le problème ne peut être uniquement partisan. Il touche à la manière dont l’État, quel qu’il soit, appréhende la crise universitaire.
‎L’université n’est pas un espace ordinaire. Elle concentre la jeunesse, l’exigence sociale, la précarité matérielle, l’espérance collective. Elle est un lieu d’intensité intellectuelle et d’expression revendicative. Elle est aussi un symbole : celui de la promesse républicaine faite à une génération.
‎Intervenir dans un tel espace exige une compréhension fine de ses équilibres.
‎Or, depuis des décennies, les crises universitaires semblent suivre un enchaînement presque immuable : tension sociale, crispation, intervention sécuritaire, escalade, drame. Lorsque ce cycle se reproduit à travers le temps, il faut avoir le courage d’y voir un défaut d’apprentissage institutionnel.
‎Avons-nous réellement tiré les leçons des épisodes précédents ?
‎Les règles d’intervention en milieu universitaire ont-elles été adaptées, clarifiées, évaluées ?
‎Existe-t-il un mécanisme permanent de médiation capable de désamorcer les tensions avant qu’elles n’atteignent un point de rupture ?
‎Ces questions ne visent pas à diluer les responsabilités individuelles. Elles cherchent à comprendre pourquoi les mêmes vulnérabilités réapparaissent d’une période à l’autre.
‎La politisation immédiate d’un drame comporte un risque évident : elle simplifie une problématique complexe et enferme le débat dans une confrontation binaire. Elle permet de désigner un adversaire, mais elle retarde la réforme.
‎Or, ce dont le pays a besoin, ce n’est pas d’une succession de communiqués indignés. C’est d’une réflexion structurée sur les protocoles d’intervention en milieu universitaire.
‎Une université ne peut être traitée comme un simple périmètre à sécuriser. Elle exige une doctrine spécifique, fondée sur l’anticipation, la désescalade et la coordination étroite avec les autorités académiques. Elle suppose des règles d’engagement claires, connues et contrôlées. Elle requiert une formation adaptée des unités susceptibles d’y intervenir. Elle appelle, surtout, un dispositif permanent de veille sociale pour éviter que la tension ne se transforme en confrontation.
‎Les sanctions, lorsqu’elles sont nécessaires, relèvent de la justice. Mais la réforme relève de la responsabilité politique.
‎Si les noms de Balla Gaye, Bassirou Faye et Abdoulaye Ba jalonnent des périodes différentes, ils ne devraient pas devenir des arguments de querelle. Ils devraient constituer un point de bascule. La répétition d’un drame n’est jamais neutre. Elle révèle une vulnérabilité persistante.
‎L’université est un baromètre de la maturité républicaine. La manière dont l’État y intervient dit quelque chose de sa capacité à conjuguer autorité et mesure, fermeté et intelligence, sécurité et compréhension sociale.
‎Refuser la politisation ne signifie pas exonérer. Cela signifie chercher plus loin que l’accusation immédiate. Cela signifie reconnaître qu’une faille peut traverser les régimes et qu’elle appelle une réponse structurelle.
‎Au-delà de l’indignation, il faut une doctrine et une réforme.
‎C’est à cette hauteur que la République est attendue.
‎Hady TRAORE
‎Expert-conseil
‎Gestion stratégique et Politique Publique-Canada
‎Fondateur du Think Tank : Ruptures et Perspectives
‎hadytraore@hotmail.com

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