Il est devenu de plus en plus fréquent de constater que les enfants nés dans le pays de migration de leurs parents sénégalais prennent le chemin inverse pour vivre et grandir durant plusieurs années dans le pays d’origine. Les « enfants » d’émigrés sénégalais envoyés au pays désignent souvent des jeunes issus de la diaspora sénégalaise qui retournent au Sénégal pour des raisons diverses, comme des motivations familiales, l’intégration socio-culturelle, ou dans certains cas, pour des raisons professionnelles ou la recherche d’un avenir différent. Ils sont, la plupart du temps, élevés par des membres de leur famille élargie (grands-parents, oncles, tantes).
Le retour de ces enfants est motivé par des liens familiaux avec ces tuteurs et la communauté locale. Un retour au pays d’origine qui est considéré comme une étape dans le développement d’un enfant, car lui permettant d’acquérir une meilleure compréhension de sa culture, de sa langue, et de ses traditions, ce qui peut contribuer à son épanouissement aussi bien au Sénégal que dans le pays de résidence de ses parents.
Toutefois, le terme « envoyés au pays » ne signifie pas nécessairement un retour forcé. Il peut s’agir de jeunes qui choisissent de revenir, ou dont le retour est organisé par leurs parents, le plus fréquent. Les expériences de ces jeunes peuvent varier considérablement, allant de l’intégration réussie et de l’épanouissement à des défis liés à l’adaptation et à l’environnement social local.
« Les familles d’ici et celles d’ailleurs, sont une et indivisible. Les couples qui envoient leurs enfants aux pays, pensent qu’ils y seront aimés, éduqués et accompagnés dès le bas âge comme eux-mêmes l’ont été enfants. Ils envoient leurs enfants au pays, parce que c’est auprès de leur Famille, le seul endroit où ils les savent en sécurité, le repli identitaire », souligne Mme Ngoné Ndoye, ancienne ministre des Sénégalais de l’extérieur, actuelle présidente-fondatrice de FEMIDEC (Femmes enfants migrations et développement communautaire).
En somme, les enfants d’émigrés sénégalais envoyés au pays font partie d’un phénomène complexe de mobilité qui vise à maintenir des liens familiaux, à approfondir l’identité culturelle, et à s’adapter aux réalités économiques et sociales des deux côtés de la migration.
Le choix de la « solution dakaroise »
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La cause de ce phénomène n’est-elle pas plus économique que sociale ? Des résultats de recherches montrent que ce sont les deux à la fois. Car lorsqu’elles travaillent, les mères migrantes coupées de leurs racines, sans aucun soutien si ce n’est le mari abonné absent à cause du travail, rencontrent d’énormes difficultés pour assurer la garde de leurs enfants en bas âge, du fait de l’absence de l’entourage familial pour les aider. Résultat des courses, certaines jeunes mères sénégalaises font alors le choix difficile de se séparer de leurs enfants avant de les envoyer grandir quelques années auprès de leurs grands-parents restés à Dakar. C’est ce que la Sociologue Amélie Grysole appelle le choix de la « solution dakaroise».
Une enquête ethnographique que la chercheuse a menée à Dakar et dans trois pays d’immigration que sont la France, l’Italie et les États-Unis montre que les couples migrants rencontrés, issus des classes moyennes sénégalaises, mobilisent les ressources des pays d’émigration et d’immigration de manière à favoriser le travail des mères, tout en maintenant des exigences de socialisation des enfants (qualité du mode de garde, langue de scolarisation, connaissance des proches au Sénégal) qui visent à favoriser une ascension sociale transnationale.
« Je me suis intéressée à ce déplacement géographique et social au sein de la diaspora sénégalaise qui éloigne les enfants de leurs parents, mais les rapproche d’autres membres de leur famille (grands-parents, tantes, cousins) », souligne Amélie Grysole.
Pour l’ancien fonctionnaire au niveau des consulats du Sénégal à Paris, Marseille et Milan, Samba Mangane, ce choix peut s’expliquer par plusieurs facteurs. « D’abord, beaucoup de compatriotes estiment que leurs conditions de travail et de vie à l’étranger – souvent marquées par des horaires contraignants et des charges élevées – ne leur permettent pas d’offrir à leurs enfants un encadrement familial stable », explique-t-il. A l’en croire, « confier les enfants aux grands-parents ou aux proches restés au pays apparaît alors comme une garantie de stabilité affective, éducative et culturelle ».
Ensuite, poursuit notre source, « il y a la dimension identitaire : grandir au Sénégal, au contact de la langue, de la religion et des valeurs familiales, est perçu comme un atout pour préserver les racines de l’enfant. Beaucoup de parents redoutent en effet que leurs enfants, élevés exclusivement à l’étranger, perdent le lien avec la culture d’origine ».
Last but not least, M. Mangane estime que « cette pratique traduit aussi la confiance que nos compatriotes accordent au rôle central de la famille élargie au Sénégal. Dans nos traditions, l’éducation de l’enfant est une responsabilité collective, et non seulement parentale ».
Toutes choses qui l’amènent à considérer que « ce choix est dicté à la fois par des contraintes pratiques liées à la vie en migration, par un souci de préserver l’identité culturelle des enfants, et par la force de nos solidarités familiales traditionnelles ».
« Dans les pays européens (France, Italie, Allemagne, Suisse, …), les enfants sont très protégés et satisfaire leurs besoins est obligatoire pour tout parent, au risque de se voir accusé de maltraitance sur enfant », rappelle la Présidente de FEMIDEC.
Comme pour ne rien arranger, « les Pouponnières, crèches et le Préscolaire coûtent chers (malgré la subvention des municipalités), mais ces garderies d’enfants sont obligatoires si le couple souhaite travailler tous les deux et ramener plus d’argent pour une vie décente avec leurs enfants et les parents au pays », explique-t-elle.
Avant de noter que « ces émigrés envoient leurs enfants, au pays, dès le sevrage, jusqu’à 5ans (l’âge d’intégrer l’école) ou chaque année durant les grandes vacances ; Ce qui leur permet d’économiser pour bien préparer la scolarité des enfants, les fournitures accessoires et équipements d’enfants ont leurs coûts ».
Le risque que la maman émigrée sénégalaise ne veut pas prendre
Le départ vers Dakar des enfants nés aux États-Unis est lié, à en croire la Sociologue Amélie Grysole, aux difficultés pour les faire garder de façon satisfaisante ainsi qu’à l’épuisement des mères qui cumulent plusieurs rôles de façon inhabituelle. Dans un contexte de quasi-plein emploi aux États-Unis, les parents rencontrés par la chercheuse, issus des classes moyennes et propriétaires dakaroises, sont des couples qui travaillent à temps complet (notamment dans le secteur du transport de marchandises et en maisons de retraite) et deviennent locataires dans des quartiers populaires. Ainsi pour ces couples, les babysitters non déclarées, et souvent immigrantes elles-mêmes, représentent le seul mode de garde financièrement soutenable jusqu’aux 5 ans de l’enfant (âge d’entrée à l’école maternelle publique).
« Mais cette pratique n’est pas familière pour les mères. Elles déclarent, en effet, ne pas avoir l’habitude de confier leurs enfants à des « inconnues » et dénoncent le coût et la qualité du soin », explique la sociologue. Elle cite le cas de Awa Ndoye, une mère de 38 ans, installée dans le quartier du Bronx à New-York avec son époux, chauffeur de taxi ; leurs cinq enfants vivent à Dakar dont trois sont nés aux États-Unis. Awa Ndoye est aujourd’hui infirmière mais elle était coiffeuse au moment de la naissance de son premier enfant sur le sol étatsunien. « Je ne connais pas ce mode de vie », dit-elle en rapportant les propos qu’elle a tenus à sa première baby-sitter. « C’est la première fois que je confie mon enfant à un étranger. Donc… ça me touche beaucoup et puis… je ne te connais pas ! Tout est basé sur la confiance et je dois aller au boulot ». Bien souvent, l’embauche de la baby-sitter s’effectue sans contrat de travail. La relation entre elle et les parents repose alors, selon Mme Grysole, intégralement sur la confiance et la réputation. Ce mode de garde instable — les baby-sitters pouvant cesser de garder l’enfant sans préavis — est source d’inquiétude pour les mères.
Si les mères expriment, toujours selon la chercheuse, un épuisement général lié à la multiplication inhabituelle des rôles aux États-Unis, à Dakar, au sein des grandes maisons familiales, lorsqu’une femme décroche un emploi salarié, elle est soulagée d’une partie des tâches domestiques et du soin aux enfants par d’autres femmes rémunérées ou non (domestique, lingère de quartier, belles-sœurs, cousines, mère). La répartition des tâches à Dakar tranche avec la configuration domestique qui devient strictement nucléaire aux États-Unis. Lorsque les mères vivant aux États-Unis confient leurs enfants à Dakar, elles sont ainsi rassurées sur la qualité du soin familial prodigué — ce qui ne les empêchent pas de souffrir du manque lié à l’absence des enfants.
Ainsi, la plupart des couples sénégalais aux États-Unis dont les enfants vivent au Sénégal y envoient des sommes d’argent importantes pour assurer leur éducation, mais aussi pour financer les factures de la maison familiale ou encore la santé et la scolarité des neveux et nièces.
On peut noter que finalement ces couples font appel aux grands-parents, dont ils ne disposent pas à proximité, pour garder leurs enfants, comme cela se pratique plus ou moins régulièrement dans les familles en France. D’une manière générale, ces parents anticipent les risques d’échec social pour leurs enfants et tentent de lutter contre le déclassement social et la disqualification raciale subis avec la migration. Cela s’accompagne de formes d’évitement des « mauvaises fréquentations » et des écoles publiques dans les quartiers populaires en Italie et aux États-Unis.
Le couple Magueye et Kalsoum, un cas d’école
Le cas du couple Magueye et Kalsoum qui a vécu pendant longtemps à Vicenza, en Italie, en est une illustration parfaite. Ils ont été obligés de se séparer de leur rejeton âgé alors de dix-sept mois. La maman devant reprendre son travail au niveau d’un restaurant n’avait d’autre choix que d’envoyer son bébé à Dakar au niveau de la maison familiale où résidait la grand-mère, le tantes, oncles, cousins, nounours, entre autres.
La dame Kalsoum qui gagnait environ 800 euros par mois et Magueye quelque 1700 euros par mois ne pouvaient pas se payer le luxe de contracter avec une nounours qui pouvait prétendre presque au même niveau de rémunération que sa patronne. « Face à ce dilemme, nous nous sommes résolus à envoyer Ismaïl à Dakar. Ainsi, avec un total de 300 euros, nous parvenions à payer la nounours, la scolarité au niveau de la maternelle et autres menus dépenses », souligne Magueye. Avant d’ajouter : « Cette stratégie nous a permis, non seulement de faire des économies, mais aussi et surtout à notre enfant de s’abreuver à la source nourricière de nos réalités culturelles et linguistiques ».
Résultat des courses, le bébé de dix-sept mois qui avait quitté la botte italienne a fait ses humanités en français, à Dakar et est aujourd’hui titulaire d’un brevet de technicien supérieur en électrotechnique et vise une licence en la matière. Cerise sur le gâteau, Ismaïl, en bon musulman, a appris le coran et peut, aujourd’hui, se prévaloir d’une certaine maitrise du coran et des préceptes de sa religion qui est l’islam.
Le Cas d’Ismaïl et de tant d’autres enfants de parents émigrés ou immigrés sénégalais, ont posé en son temps et continuent de poser l’éternelle question du travailde soinsfamiliaux non rémunéré (TSFNR). En plus de la domestique, c’est toute la famille, de la grand-mère aux tantes, en passant par les oncles qui participent à l’éducation de l’enfant. Ces soins familiaux peuvent varier jusqu’à 22 heures par jour mais ne sont pas comptabilisés malgré qu’ils participent hautement au bien-être des populations et au Produit Intérieur Brut du Sénégal.
Toutefois, pour la Présidente de FEMIDEC, « la vie n’est pas que rémunération et intérêt, c’est aussi solidarité, humanisme et redevabilité. Ce qui rend nécessaire la mise en synergie et la mutualisation des efforts à travers diverses formes de collaboration et de coopération ».
« Le problème avec NOUS sénégalais, c’est que nous attendons TOUT ou BEAUCOUP de nos parents vivant à l’extérieur, sans accepter de faire le moindre sacrifice à leur endroit », poursuit-elle.
A en croire Mme Ngoné Ndoye, « des compatriotes se sont plaints du fait que le +221 ne les appelle que pour poser des problèmes, jamais un appel chaleureux ne serait-ce que pour s’enquérir de leurs situations, demander comment ils vont ? est-ce que le travail marche ? N’as-tu pas de problème de logement, d’adaptation, d’intégration ? Leur prodiguer des conseils, des recommandations ? »
Ce qui l’amène à souligner que « garder les enfants d’une personne qui partage ce qu’elle gagne avec vous ne devrait pas être difficile. Je crois qu’il y a juste un problème de communication ». C’est dans cette optique que, selon elle, « FEMIDEC promeut l’empathie, favorisant ainsi l’intérêt porté à chaque personne, notamment dans les moments difficiles, et l’entraide réciproque ».
M.T
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