Changement climatique, économie circulaire : Et si le Sénégal s’inspirait du modèle finlandais

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En Finlande, les déchets ne dorment pas dans des décharges à ciel ouvert, ils produisent de l’électricité, de la chaleur et même de l’eau chaude pour des milliers de foyers. Dans ce pays nordique, chaque bouteille vide, chaque déchet incinérable ou recyclable est intégré dans une chaîne pensée pour préserver les ressources, limiter les émissions de gaz à effet de serre et garantir une énergie accessible à tous.

À travers une série d’articles, découvrez comment ce pays nordique transforme ses déchets en ressources, décarbone son industrie et s’impose comme un leader mondial des solutions climatiques. Du recyclage exemplaire des bouteilles à la production d’énergie circulaire, en passant par une planification durable à long terme, la Finlande nous montre que la transition écologique est non seulement possible, mais qu’elle peut aussi être un puissant moteur de compétitivité et de bien-être. Ce dossier explore les rouages de ce système, avec une réflexion sur son adaptabilité à des contextes comme le Sénégal, confronté aux défis de la gestion des déchets et des émissions.

La politique climatique finlandaise : une approche participative

Dans les locaux du ministère de l’Environnement à Helsinki, une délégation de journalistes africains a été reçue par des responsables de la politique climatique finlandaise. Cette rencontre, organisée dans le cadre d’une visite médiatique dédiée aux solutions climatiques du pays, illustre la rigueur et la cohérence de l’approche finlandaise. Face à l’assistance, Laura Kotila, spécialiste en communication climatique, dévoile l’un des outils phares du gouvernement : le baromètre climatique, véritable instrument de suivi et d’orientation des politiques publiques.

« Tous les deux ans, nous mesurons ce que pensent les Finlandais du changement climatique, des politiques climatiques, et de l’impact de leurs actions quotidiennes. C’est un outil essentiel pour orienter nos choix de communication et de politique publique », lance-t-elle d’emblée. Le baromètre climatique finlandais, publié pour la première fois en 2015, est mené avant chaque grande échéance électorale. Il s’agit d’un sondage national, représentatif, qui interroge les citoyens sur leur perception du changement climatique et de ses impacts, leur soutien aux politiques climatiques nationales et européennes et leurs comportements personnels en matière de consommation, transport, alimentation, etc.

« En 2025, 81 % des Finlandais considéraient que l’État pouvait renforcer sa compétitivité économique en investissant dans des solutions climatiques. Et 86 % estimaient que les innovations vertes pouvaient être exportées à l’international », précise Laura Kotila.

Le « handprint climatique » : un récit national positif

L’approche du ministère repose sur une stratégie de communication centrée sur ce qu’il appelle le «handprint climatique» : l’empreinte positive que la Finlande peut laisser dans la lutte contre le changement climatique, à travers ses technologies, ses politiques et son exemplarité.

« Nous essayons de montrer que la transition climatique n’est pas un sacrifice, mais une opportunité de transformation économique, industrielle et sociale. C’est un moteur d’innovation », défend Laura.

Selon le dernier baromètre, 53 % des répondants ont réduit leur consommation de biens pour des raisons environnementales, 43 % ont modifié leurs modes de transport, de logement ou d’alimentation. Par ailleurs, 69 % estiment que la nourriture durable devrait être moins chère que les aliments plus polluants. « Les citoyens perçoivent de plus en plus l’impact concret de leurs choix individuels sur le climat. Mais ils demandent aussi à l’État de faciliter ces choix, par des incitations fiscales, par exemple », analyse Laura.

Elle reconnaît toutefois une polarisation croissante sur les questions climatiques. « Les jeunes et les femmes montrent une plus forte adhésion aux mesures écologiques, tout comme les régions urbaines. En revanche, certaines régions rurales ou groupes sociaux expriment davantage de scepticisme ou de défiance. C’est un enjeu majeur pour nos campagnes. »

L’énergie propre comme pilier de la stratégie climatique finlandaise

La ministre finlandaise de l’Environnement Sari Multala présente une vision plus large. Elle expose la stratégie de son ministère pour réduire les émissions, garantir la compétitivité économique et renforcer le leadership technologique de la Finlande. « Nous ne faisons pas cela uniquement pour le climat ou la biodiversité. Il s’agit aussi d’assurer la stabilité, l’attractivité économique et la prédictibilité pour les entreprises », a-t-elle déclaré.

La Finlande s’est engagée à atteindre la neutralité carbone d’ici 2035. Ce cap alimente toutes les politiques publiques du pays notamment celles du secteur énergétique, qui représente une part essentielle du potentiel de réduction. « 95 % de notre production électrique est déjà sans énergies fossiles. C’est le secteur où nous progressons le plus vite », a rappelé la ministre.

Selon elle, cette trajectoire permet non seulement de respecter les engagements européens, mais aussi de positionner le pays comme exportateur de solutions technologiques bas carbone, notamment dans l’industrie.

Sari Multala a également souligné la diversité des leviers financiers mis en place pour accélérer cette transition avec notamment le crédit d’impôt pour les investissements industriels favorables à la décarbonation, les subventions publiques pour la recherche en énergie propre et les réductions fiscales pour les entreprises qui réduisent leur consommation énergétique.

Face à un climat hivernal rigoureux et à une forte dépendance énergétique en période de froid, la Finlande mise sur un mix robuste. Le pays assume une approche intégrant les énergies renouvelables, tout en conservant le nucléaire comme source stable d’électricité. « Environ 40 % de notre production électrique est nucléaire. Cela nous permet de répondre aux pics de consommation, même quand le solaire ou l’éolien ne suffisent pas », détaille la ministre de l’Environnement.

Le gouvernement prépare également une nouvelle législation sur le nucléaire, afin de faciliter le développement de petits réacteurs modulaires (SMR). Ces technologies permettront d’assurer la continuité énergétique tout en réduisant l’empreinte carbone, confie-t-elle.

Elle insiste, par ailleurs, sur la cohérence entre la politique climatique nationale et les objectifs européens. La Finlande pousse activement au niveau de l’UE pour l’adoption de mesures ambitieuses, tout en préparant une nouvelle stratégie climat-énergie nationale.

Entre ambition locale et cohérence européenne

Outi Honkatukia, directrice du programme Climat et Produits chimiques, apporte un éclairage sur la complexité de la gouvernance climatique en Finlande. L’action se décline sur trois niveaux : l’Union européenne, avec un corpus législatif robuste porté par le Green Deal et des mécanismes comme le Système d’échange de quotas d’émissions, le niveau national, avec des lois et des stratégies climatiques propres, et le niveau local, notamment les municipalités, acteurs clés dans l’implémentation concrète.

« Beaucoup de notre législation sur le climat vient de Bruxelles, mais l’implémentation se fait ici, en Finlande. Et c’est à l’échelle nationale que l’on adapte nos stratégies, en fonction de nos spécificités », rappelle Outi Honkatukia.

Adoptée en 2015 puis révisée en 2022, la loi climatique finlandaise fixe des objectifs ambitieux : neutralité carbone d’ici 2035, réduction des émissions de 60 % d’ici 2030, 80 % d’ici 2040, et au moins 90 % d’ici 2050. Elle impose également la prise en compte du puits de carbone forestier, aujourd’hui menacé par la déforestation et la dégradation des terres.

La directrice du programme Climat et Produits chimiques décrit un système finlandais de planification climatique complexe, mais collaboratif. Plusieurs ministères portent des volets sectoriels spécifiques. Chaque gouvernement prépare également une stratégie climat-énergie, avec un accent variable selon l’orientation politique de la coalition au pouvoir.

Participation citoyenne et expertise scientifique renforcée

La révision de 2022 de la loi climatique a introduit une grande ouverture aux parties prenantes, notamment les ONG, syndicats, entreprises, collectivités locales; les jeunes activistes et citoyens, via des ateliers et consultations publiques et, enfin, l’inclusion d’une dimension autochtone, avec un panel climatique propre au peuple Sámi.

« C’est le premier panel climatique autochtone au monde. Il intègre à la fois des chercheurs universitaires et des détenteurs de savoirs traditionnels, désignés par le Parlement du peuple Sámi », indique Outi Honkatukia.

La Finlande s’est également dotée d’un Panel climatique national, un organe d’experts scientifiques indépendants chargé de fournir des analyses, d’évaluer les politiques et de conseiller le Parlement.

Malgré les avancées, elle met l’accent sur les zones de fragilité : augmentation des émissions du secteur foncier, ralentissement de la croissance des forêts limitant le potentiel de captation, intensification de la pression sur les sols due au changement climatique.

« C’est pour cela que la loi climatique est essentielle : elle donne de la prévisibilité à long terme, au-delà des cycles électoraux de quatre ans. Ce cadre législatif rassure les investisseurs, oriente les stratégies industrielles et favorise une planification rationnelle, transversale et fondée sur la science », conclut-elle.

Des ressources limitées, une trajectoire à réinventer

En intervenant, à son tour, Jarmo Muurman, conseiller au ministère finlandais de l’Environnement, insiste sur un fait : l’extraction mondiale de ressources matérielles continue d’augmenter à un rythme insoutenable. C’est tout l’enjeu de la transition vers une économie circulaire pleinement assumée, à l’échelle nationale comme européenne, dit-il.

Selon les projections de l’OCDE, la consommation globale de ressources pourrait doubler d’ici 2060 si rien n’est fait. La Finlande s’est dotée dès 2016 d’une stratégie nationale d’économie circulaire, révisée en 2021. Parmi les objectifs clés à l’horizon 2035 : stabiliser l’usage des ressources naturelles à un niveau soutenable afin que les objectifs climatiques et naturels puissent être atteints. Sur ce point, regrette M. Muurman, « il y a eu des résistances sur l’objectif concernant les ressources naturelles. Mais c’est essentiel si nous voulons rester dans les limites planétaires. »

Pour atteindre ces objectifs, informe-t-il, plusieurs mesures structurantes sont en cours d’élaboration. Un acte législatif sur l’économie circulaire est actuellement en préparation au niveau national et dans l’Union européenne, accompagné de standards de conception circulaire intégrant des critères d’écoconception, de réparabilité et de durabilité. Un cadre d’action pour des marchés publics durables est également en développement, avec pour ambition de réduire l’empreinte carbone du secteur public, qui représente à lui seul environ 20 % des émissions.

Parallèlement, une réforme de la fiscalité écologique est à l’étude, incluant des incitations à la réduction des émissions. Enfin, le ministère envisage la mise en place d’un mécanisme juridique contraignant visant à limiter la consommation de ressources, en complément du droit européen existant.

Sitra, le fonds finlandais de l’innovation

Au cœur d’Helsinki, dans un bâtiment moderne aux lignes sobres, Sitra incarne une vision stratégique de l’économie de demain : durable, circulaire, anticipatrice. L’institution, rattachée au Parlement finlandais, combine autonomie financière, prospective à long terme, et actions concrètes, tout en influençant les politiques publiques.

« Nous utilisons notre propre capital, placé sur les marchés par une équipe dédiée. Les revenus générés financent nos projets, ce qui nous offre une plus grande indépendance et flexibilité », explique Antti Koistinen, responsable communication des programmes.

Pour Marja Järvenpää, cheffe du programme durabilité, l’économie circulaire n’est pas une option, mais une nécessité face à la triple crise écologique, climatique et de raréfaction des ressources. « Le modèle linéaire actuel épuise les ressources naturelles et engendre une forte empreinte carbone. Nous devons passer à une économie qui prolonge la durée de vie des produits, valorise les matériaux et encourage des modèles de partage », recommande-t-elle.

Sitra a identifié cinq modèles d’affaires circulaires : éco-conception, entretien et réparation, vente de services, plateformes de partage et systèmes de consigne. La Finlande excelle sur ce dernier point : 97 % des bouteilles et canettes sont retournées, grâce à un système automatisé et incitatif.

Mais Sitra ne se limite pas à promouvoir le recyclage ou la réparabilité. Pour Antti Koistinen, la mission de l’organisation consiste à préparer les décideurs à penser sur le long terme : « Les élus travaillent souvent avec un horizon de quatre ans. Nous cherchons à étendre cette vision à dix ou vingt ans. Il faut anticiper, pas seulement réagir. »

Ce rôle de « futuriste » se double d’un engagement dans l’innovation sociale et économique. Chaque année, environ 30 millions d’euros sont alloués à des expérimentations, en partenariat avec des acteurs publics, privés ou de la société civile. « Nous ne voulons plus être un simple think tank. L’objectif, c’est de faire atterrir les idées, de transformer les concepts en projets réels », insiste Koistinen.

La Finlande s’est fixé un objectif de neutralité carbone à l’horizon 2035, soutenu politiquement même sous un gouvernement de droite. Pour Mariko Landström, également cheffe de programme durabilité, ce cap est solide, mais il faudra aller plus loin que les politiques actuelles.

« Nous avons banni le charbon pour la production d’énergie à partir de 2029. Et nous avons déjà atteint cet objectif. Mais dans les secteurs non couverts par le système ETS, comme le transport ou le bâtiment, les progrès sont trop lents », affirme-t-elle.

L’arrêt des importations de bois russe a provoqué une surexploitation des forêts finlandaises, tandis que le changement climatique affecte la croissance naturelle. Les tourbières, très présentes, restent un angle mort des politiques climatiques, malgré leur impact important sur les émissions de CO₂. « Le poids économique du secteur forestier complique les réformes. Certaines mesures, comme la fertilisation, posent même des questions écologiques », reconnaît Landström.

Enfin, dans un contexte géopolitique incertain (tensions internationales, militarisation, crise environnementale), Sitra insiste sur la nécessité d’une vision globale et intégrée de la sécurité. « La sécurité ne se limite pas à la défense militaire. Elle inclut l’accès à l’eau, à l’air pur, à des ressources naturelles préservées. Si la nature ne peut plus remplir ces fonctions vitales, tout le reste s’effondre », alerte Antti Koistinen.

Alioune Badara Diatta de retour de Finlande

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