La problématique du développement territorial au Sénégal est au cœur des ambitions de croissance durable et de compétitivité

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Pour transformer les territoires en véritables pôles de compétitivité, une série d’ajustements et de réformes profondes sont nécessaires.

Le Sénégal, à travers le Plan Sénégal Émergent (PSE), a fait le choix de la décentralisation et de la spécialisation économique de ses territoires (Zones Économiques Spéciales R

11; ZES, pôles urbains de Diamniadio, etc.). Cependant, le management territorial actuel bute sur plusieurs limites : chevauchement des compétences, faiblesse des ressources financières locales, inégalités de développement et difficulté à intégrer les impératifs de durabilité.

I. Les Ajustements Nécessaires (Optimisation du Système Existant) : 

Il s’agit d’améliorer l’efficacité des structures et processus déjà en place.

1. Renforcement des Capacités des Acteurs Locaux :

· Pour les Collectivités Territoriales (CT) : Mettre en place des programmes de formation continue pour les élus et le personnel administratif sur le montage de projets, la gestion financière, le marketing territorial et les normes environnementales.

· Pour le Secteur Privé Local : Renforcer les capacités des PME et des coopératives à intégrer les chaînes de valeur des pôles de compétitivité (qualité, innovation, accès au financement).

2. Amélioration de la Gouvernance et de la Coordination :

· Clarifier les rôles : Établir des conventions claires entre l’État, les CT et les agences de développement (ANSD, APIX, etc.) pour éviter les doublons.

· Instituer des Plateformes de Concertation Pérennes : Créer des « Comités Territoriaux de Compétitivité » associant État, CT, secteur privé, universités et société civile pour coordonner les stratégies.

· Développer la Culture de l’Évaluation : Mettre en place des tableaux de bord avec des indicateurs de performance (création d’emplois, investissements privés, impact environnemental) pour mesurer l’efficacité des politiques territoriales.

3. Optimisation de la Fiscalité et de la Finance Locale :

· Élargir l’Assiette Fiscale Locale : Mieux recouvrer les impôts et taxes locaux existants et explorer de nouvelles sources de financement (écotaxes, taxe sur les grands projets économiques).

· Favoriser les Partenariats Public-Privé (PPP) à l’échelle locale : Pour le financement d’infrastructures critiques (eau, assainissement, énergie, routes).

II. Les Réformes Structurelles (Changements en Profondeur):

Ces réformes visent à transformer le modèle de gouvernance territoriale.

1. Une Réforme Foncière Courageuse et Adaptée :

· Sécuriser les droits de propriété et d’usage : Finaliser le cadastre national et moderniser l’administration foncière. C’est un prérequis indispensable pour attirer les investisseurs dans les pôles de compétitivité.

· Adapter les régimes fonciers aux spécificités des pôles : Créer un guichet foncier unique et simplifié au sein des ZES pour accélérer l’installation des entreprises.

2. Une Décentralisation Financière Effective :

· Accorder une Vraie Autonomie Financière : Aller au-delà des dotations de l’État en donnant aux CT plus de leviers pour générer leurs propres revenus.

· Créer des Fonds de Péréquation Territoriale : Pour réduire les inégalités entre territoires riches (Dakar, Thiès) et zones défavorisées (sud-est, nord) et assurer un développement harmonieux.

3. Intégration Systémique du Développement Durable :

· « Verdisation » des Critères d’Attractivité : Faire de la performance environnementale et sociale un critère central pour l’implantation des entreprises dans les pôles (efficacité énergétique, gestion des déchets, respect des normes sociales).

· Promouvoir les Filières « Vertes » et « Bleues » : Faire des pôles de compétitivité les moteurs de l’économie circulaire, des énergies renouvelables, de l’agro-écologie et de la pêche durable. Exemple : un pôle de compétitivité « Aquaculture Durable » en Casamance.

· Résilience Climatique : Intégrer la gestion des risques climatiques (érosion côtière, salinisation, inondations) dans tous les plans d’aménagement et projets territoriaux.

4. Innovation et Ancrage Territorial par la Connaissance :

· Créer des « Écosystèmes d’Innovation Territorialisés » : Établir des liens organiques entre les pôles de compétitivité, les universités et les centres de recherche (ex: l’Université du Sine-Saloum avec le pôle agro-industriel de la zone, l’IPSL avec le pôle de pêche de Saint-Louis).

· Développer des « Spécialisations Intelligentes » (Smart Specialisation) : Chaque territoire doit identifier et concentrer ses ressources sur ses avantages comparatifs uniques, en évitant la duplication. Ex: la vallée du Fleuve Sénégal sur l’agriculture irriguée et les bio-énergies, la Petite Côte sur le tourisme durable et l’économie numérique.

5. Réforme Administrative et Numérique :

· Dématérialiser les Procédures : Créer un « Guichet Unique Numérique » pour toutes les démarches liées à la création d’entreprise, à l’obtention de permis de construire et aux impôts locaux.

· Rationaliser la Carte Administrative : Envisager des fusions de communes ou la création d’intercommunalités fortes pour atteindre une taille critique en termes de compétences et de ressources.

Pour que les pôles de compétitivité sénégalais soient porteurs d’une croissance durable, le management territorial doit évoluer d’une logique administrative vers une logique de stratégie économique collaborative et inclusive.

Une feuille de route prioritaire peut s’articuler comme suit :

1. Finaliser et appliquer la réforme foncière pour sécuriser les investissements.

2. Opérationnaliser la décentralisation financière pour donner aux territoires les moyens de leurs ambitions.

3. Créer des « Agences de Développement Territorial » public-privé, dotées de moyens humains et financiers, pour piloter la stratégie des pôles de compétitivité.

4. Instaurer une « Clause de Durabilité » obligatoire dans tous les projets d’investissement territoriaux, avec des critères mesurables.

5. Lancer des projets « phares » intégrés dans 2-3 territoires pilotes, combinant innovation, durabilité et ancrage local, pour démontrer la viabilité du modèle.

Conclusion

Les ajustements et réformes du management territorial au Sénégal ne sont pas une fin en soi, mais un moyen puissant pour réaliser la vision d’un Sénégal Émergé. En passant d’une gestion descendante à un pilotage stratégique et partenarial ancré dans les territoires, le Sénégal peut transformer sa richesse locale en avantage compétitif mondial, tout en garantissant une croissance qui soit inclusive, résiliente et respectueuse de son capital naturel. Le défi est immense mais possible. 

Aboubacry Sokomo 

Enseignant Chercheur en Sciences de gestion

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