
En Finlande, plus de 97 % des bouteilles consignées sont recyclées grâce à un système automatisé performant, soutenu par une législation rigoureuse et une forte adhésion citoyenne. Un modèle impressionnant qui pourrait inspirer le Sénégal dans sa quête d’une gestion durable des déchets plastiques.
D’un pas calme, sachet rempli de bouteilles en main, Jari Lindell se dirige vers la machine de consigne au centre commercial Sello d’Espoo, deuxième ville de Finlande. Il introduit les contenants vides d’un geste fluide, presque machinal, comme s’il répétait une routine bien ancrée dans son quotidien. « Le recyclage, c’est toute ma vie. C’est très important de recycler les choses. Qui jetterait de l’argent à la poubelle ? Et en plus, on préserve l’environnement en recyclant le plastique, c’est important », lance-t-il.
Comme Jari, des milliers de Finlandais recyclent chaque jour leurs bouteilles vides, perpétuant un geste simple devenu un réflexe citoyen. Le fonctionnement est simple pour le consommateur : on insère des canettes ou bouteilles dans la machine, qui les reconnaît automatiquement, puis on récupère la consigne. Seuls les contenants en plastique, aluminium ou verre consignés sont acceptés. Les cartons relèvent d’un autre circuit de recyclage, tout comme les boîtes de conserve ou les gaz non consignés (comme ceux utilisés pour la cuisine).
Les machines appartiennent aux supermarchés ou autres magasins. Leur installation est facultative, mais fortement encouragée. Trois entreprises en Finlande les fabriquent, dont Tomra, le leader mondial dans ce domaine. Les machines comportent des capteurs, des caméras, et tout est entièrement automatisé. Elles reconnaissent les contenants grâce au code-barres, à leur forme, à leur taille et à d’autres critères. Cela permet de lutter contre la fraude : par exemple, si quelqu’un tente de coller un code de bouteille consignée sur un autre contenant, la machine peut le détecter.
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« En Finlande, nous collectons 1,5 milliard de canettes et 700 millions de bouteilles en plastique chaque année. Et cela dans un pays de seulement cinq millions d’habitants. Le retour des contenants est véritablement ancré dans l’ADN finlandais », explique Tommi Vihavainen, directeur des Services aux entreprises, des TIC et de la Communication de Palpa, chargé de gérer les opérations de recyclage des bouteilles et des canettes.
Le pays compte environ 5 000 machines automatiques de consigne pour les bouteilles et canettes réparties à travers toute la Finlande, la plupart étant installées dans les supermarchés, les stations-service ou les kiosques de vente à emporter. Ce jour-là, nous nous sommes rendus dans un centre commercial à Espoo. Accompagnée par deux agents du ministère finlandais des Affaires étrangères, dans le cadre d’une mission journalistique sur les solutions climatiques proposées par la Finlande, notre équipe de journalistes venus d’Afrique, d’Argentine et du Népal découvre l’un des systèmes de recyclage de bouteilles les plus avancés au monde.
97 % des bouteilles mises sur le marché sont recyclées
Selon le représentant de Palpa, chaque Finlandais rapporte environ 420 bouteilles par an et plus de 97 % des bouteilles mises sur le marché sont recyclées. « Tout le monde participe. Toute personne qui achète une boisson rapporte également l’emballage. Et cela fait au moins 57 ans que nous le faisons », lance Tommi Vihavainen, qui nous détaille le fonctionnement de ce système.

« Lorsque vous rapportez votre bouteille ou canette, elle est automatiquement triée. Il existe différents compartiments à l’intérieur de ces machines. Une fois les contenants déposés, ils sont compactés, ce qui permet de réduire les coûts logistiques. Nos machines reconnaissent 34 000 produits différents, et chaque année, 2 000 nouveaux sont ajoutés », explique-t-il.
Chaque contenant acheté, qu’il s’agisse d’eau, de soda ou d’alcool vendu en bouteille en verre, en plastique PET (polytéréphtalate d’éthylène, connu pour son utilisation dans les bouteilles en plastique) ou en canette aluminium, est soumis à une consigne de 10 à 40 centimes. Il suffit ensuite de déposer les contenants dans une machine dédiée, qui les scanne, les trie, les compresse au besoin et délivre un reçu de remboursement.
Et si quelqu’un laisse sa bouteille dans la rue après avoir consommé sa boisson, il y aura toujours quelqu’un pour la ramasser et la déposer dans la machine la plus proche. Peu importe ton statut social, que tu sois riche ou pauvre, tout le monde recycle, affirme Tommi. Certains en ont même fait une source de revenus. « Je connais un monsieur qui ne fait que ça. Le week-end, il fait le tour des soirées pour collecter les bouteilles et gagner beaucoup d’argent », témoigne Moussa Niang, président de l’Association des Sénégalais établis en Finlande.
Le système profite à tous. Les contenants recyclés sont collectés par Palpa auprès d’environ 8 000 établissements, dont des restaurants, bars et cafés. La majeure partie des revenus provient toutefois des supermarchés, comme celui que nous avons visité à Espoo. À lui seul, il génère environ 12 millions d’euros de chiffre d’affaires par an grâce au système de consigne, selon Tommi.
« Ce système est national. Tous les producteurs en Finlande en font partie, tout comme les distributeurs. Vous pouvez donc rapporter votre bouteille dans n’importe quel supermarché et récupérer votre argent. Une fois les bouteilles collectées, nous les revendons à des recycleurs en Europe, qui les transforment en nouvelles canettes et bouteilles. Ce processus peut se répéter indéfiniment, notamment pour les bouteilles en aluminium », poursuit Tommi.

Tommi Vihavainen, directeur de Palpa, expliquant le processus de recyclage
Efficacité environnementale prouvée
Un système impressionnant, qui non seulement motive les citoyens à rapporter leurs contenants, mais contribue également à la préservation de l’environnement. Selon Palpa, la fabrication de canettes neuves à partir d’aluminium recyclé ne requiert que 5 % de l’énergie nécessaire à la production de canettes neuves à partir de matières premières. De même, produire un contenant neuf à partir de matériaux recyclés permet d’économiser 30 % d’énergie par rapport à une fabrication classique.
Selon la Fondation britannique Ellen MacArthur, qui promeut l’économie circulaire, produire du plastique recyclé plutôt que du plastique vierge permettrait d’économiser 80 à 90 % d’énergie. Et selon le Fonds mondial pour la nature (WWF), une tonne de PET recyclée permet d’éviter l’émission de 2,29 tonnes de CO₂. Le plastique recyclé peut aussi servir dans la fabrication de vêtements comme les vestes polaires, pulls, oreillers ou encore doudounes. Il est également utilisé dans l’habitat, pour produire des moquettes, des tapis, des chaises de jardin ou des bacs à fleurs.
Ce succès finlandais contraste fortement avec la situation africaine. Au Sénégal, par exemple, 250 000 tonnes de déchets plastiques sont générées chaque année, dont seulement 14,5% sont recyclés selon la DIREC. Un écart qui interroge : ce qui fonctionne dans les pays nordiques peut-il s’adapter aux réalités africaines ?
Un modèle réplicable au Sénégal ?
Le système de recyclage finlandais est reproduit un peu partout dans le monde. D’autres pays ont des systèmes similaires, comme la Suède, la Norvège, le Danemark, l’Allemagne, la Nouvelle-Zélande, la Slovénie… Au total, 16 pays européens ont mis en place des systèmes de consigne, et d’autres suivent : le Royaume-Uni prévoit de lancer le sien en 2027.
Mettre en place un tel système prend du temps, car il repose sur une base législative solide. Par exemple, en Finlande, il existe une taxe sur les emballages de boissons alcoolisées, mais cette taxe peut être évitée si les producteurs intègrent leurs produits dans le système de consigne.
« Une fois la législation adoptée, les opérateurs — producteurs de boissons, distributeurs — commencent à planifier l’organisation logistique du système. Tout doit être bien structuré, automatisé au maximum », souligne Tommi.
Alors que la directive européenne sur les plastiques à usage unique fixe un objectif de 90 % de recyclage des bouteilles en plastique d’ici 2029, la Finlande a déjà largement dépassé ce seuil. La loi impose que tout commerçant vendant des contenants consignés soit tenu de les reprendre et de rembourser la consigne. Cela garantit un maillage dense sur l’ensemble du territoire : il est possible de retourner ses bouteilles presque partout. Ce n’est donc pas un choix, mais une obligation légale pour les vendeurs.
À la question de savoir si ce système pouvait être reproduit dans les pays d’Afrique, comme le Sénégal par exemple, Tommi est catégorique : « Je pense que chaque pays a la possibilité de faire la même chose. Ce système existe déjà dans de nombreux pays, donc c’est tout à fait faisable. Il suffit simplement d’un peu de planification et d’une collaboration entre distributeurs et producteurs, avec le soutien d’un cadre législatif », explique-t-il.
« A mon avis ce système est bien réplicable au Sénégal si on parvient à mobiliser et à sensibiliser tous les citoyens sur au moins trois choses: la plus-value économique du recyclage, son intérêt sur l’environnement et les sanction pécuniaires en cas de contrevenant. Pour l’Etat, le convaincre sur les retombées économiques d’un tel système et son importance en matière de Contribution Nationale Déterminée CDN pour s’aligner avec les accords de Paris », a argué Lamine Diagne, le directeur exécutif d’Action pour la justice environnementale (AJE).
Mais, poursuit-il, ce système requiert un accès généralisé à l’énergie, à l’internet, à une ressource humaine spécialisée pour la maintenance des machines. Et cela peut-être considéré comme une limite. « On pourrait le répliquer au Sénégal à travers un système de projet pilote dans les grandes agglomérations comme Dakar, Thiès et Saint-Louis », préconise-t-il.
Selon l’environnementaliste, le Sénégal avait déjà l’expérience du système de consigne dans un contexte où il n’avait ni une facilité d’accès à l’internet ni un à un système informatisé : « Seulement, cette expérience de consigne avec les bouteilles de boisson en verre pourrait-être repris en intégrant les avantages qu’offrent les TIC en l’appliquant sur une nouvelle matière à savoir le plastique ».
Pour Lamine Diagne, il faudra également songer à créer un marché pour l’écoulement des produits recyclés ou accompagner ce système avec des entreprises vertes pour la revalorisation sur place en matériau et produits de seconde vie. « Il faut un système huilé d’étiquetage, de code barre et de limitation de la production anarchique des produits en plastique, l’exemple des sachets d’eau en plastique est illustratif », conclut-il.
Alioune Badara Diatta de retour de Finlande
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