Les négociations avec le Fonds Monétaire International traînent depuis plus de six mois, constituant un feuilleton particulièrement complexe dont l’issue demeure incertaine. Le programme initial approuvé en juin 2023 pour
1,8 milliard de dollars a été suspendu suite à la découverte de 7 milliards de dollars de dette cachée. Cette révélation qualifiée d' »inédite en Afrique » par Edward Gemayel, chef de mission du FMI, a profondément ébranlé la confiance de l’institution financière internationale. Les discussions ont repris en octobre 2025, la visite du Directeur Afrique du FMI en novembre a permis des « progrès significatifs » selon les communiqués officiels, mais nous voici en décembre 2025 toujours sans accord définitif.Les blocages actuels s’articulent autour de trois piliers fondamentaux sur lesquels le FMI refuse toute concession. Premièrement, la soutenabilité budgétaire exige de ramener le déficit structurellement sous 3 % du PIB, alors qu’il atteint actuellement 7,3 % en moyenne. Cela implique des mesures douloureuses comme la m aîtrise de la masse salariale qui croît à 11,8 % par an, la réforme drastique des subventions énergétiques qui pompent 4,4 % du PIB, et l’élimination systématique des gaspillages dans l’investissement public. Deuxièmement, la gestion de la dette requiert une centralisation absolue dans une seule entité, la publication régulière et exhaustive de tous les engagements, et l’interdiction définitive de toute dette cachée. Troisièmement, la gouvernance des finances publiques doit être profondément réformée avec la publication de tous les audits, le renforcement de la Cour des Comptes, etc.
La durée probable des négociations peut être estimée entre deux à trois mois supplémentaires, nous menant vers mars 2026 pour une signature. Cette estimation repose sur plusieurs facteurs objectifs : l’audit des arriérés intérieurs doit être finalisé et publié, les mesures de centralisation de la dette doivent être opérationnelles et non simplement annoncées, et la Loi de Finances 2026 doit démontrer concrètement la discipline budgétaire promise. Les comparaisons régionales confirment cette durée : la Côte d’Ivoire a négocié pendant 4 à 5 mois en 2022, le Ghana a pris 18 mois en raison d’une situation de dette extrêmement complexe en 2023, tandis que la Zambie a dépassé deux années. Notre cas se situe entre ces extrêmes compte tenu de la complexité inédite de notre dette dite « cachée » mais de notre croissance économique encore dynamique.
Les spéculations pessimistes se multiplient dans les cercles économiques, sur les marchés financiers et les officines politiques. L’agence Moody’s nous a dégradés trois fois en une seule année, fait sans précédent dans notre histoire, envoyant un signal extrêmement négatif aux investisseurs. Nos Eurobonds se négocient à 88,80 cents par dollar pour les obligations 2028, reflétant un risque de défaut perçu comme élevé par les marchés. Certains analystes anticipent un défaut de paiement d’ici deux à trois ans si aucun accord FMI n’intervient et si nous continuons sur la trajectoire actuelle. Cependant, des voix plus optimistes soulignent nos atouts réels : la production de pétrole et gaz a démarré en 2024 apportant des revenus nouveaux, notre croissance prévue à 7,1 % en 2024 et 10,1 % en 2025 selon le FMI témoigne d’un dynamisme économique certain, et Edward Gemayel lui-même a déclaré qu’il n’y avait « pas de défaut pour le moment » lors de sa dernière visite.
L’enjeu dépasse largement les aspects purement financiers pour toucher à notre souveraineté nationale. Le Premier ministre a évoqué des discussions « ardues » avec le FMI, refusant certaines conditions jugées trop dures pour la population. Cette posture refuse l’acceptation aveugle de mesures potentiellement contre-productives qui sape notre dignité nationale. Néanmoins, sans accord FMI, notre capacité de financement du budget devient extrêmement problématique car nous ne pouvons emprunter sur le marché régional UEMOA que pendant 6 à 12 mois maximum à des taux élevés de 7 à 8 %, tandis que les salaires des fonctionnaires, les dépenses de fonctionnement et les échéances de dette continuent de tomber inexorablement. L’accord FMI apporte bien plus que de l’argent : c’est un sceau d’approbation qui déclenche automatiquement le soutien de tous les autres bailleurs comme la Banque Mondiale, l’Union Européenne, et même la Chine. C’est aussi une assistance technique précieuse en matière de réformes fiscales, statistiques, et bancaires. Et c’est enfin une discipline imposée par les revues trimestrielles et les conditionnalités qui, bien que contraignantes, forcent à maintenir le cap des réformes. Le Rwanda depuis 1995 illustre parfaitement cette dynamique : les programmes FMI successifs conjugués à une discipline rigoureuse ont permis 7 à 8 % de croissance annuelle pendant 25 ans. Notre message au FMI doit être clair : nous voulons nous redresser dans la dignité, pas nous agenouiller dans l’humiliation, et nous recherchons un partenariat intelligent où un Sénégal qui réussit constitue aussi une victoire pour le FMI.
Pr Thierno THIOUNE
Agrégé des Universités
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Merci beaucoup Pr.. votre examen de la situation est extrêmement claire et permet à des profanes comme nous autre d’appréhender un peu mieux la situation… Vous est-il possible de nous indiquer les scénarios financiers possible pour aller vers ce que vous appelez »nous redresser dans la dignité, pas nous agenouiller dans l’humiliation ». ❓Je veux dire qu’est ce que nous proposons ? Et qu’est ce que nous devrions refuser. Merci beaucoup