Dans une époque où la donnée est devenue un actif stratégique, un paradoxe persiste au sein de l’administration sénégalaise : une grande partie des échanges officiels de l’État transite encore par des messageries privées étrangères telles que Gmail, Yahoo ou Outlook. Une pratique banalisée, mais lourde de conséquences.
Une faille silencieuse mais grave :
Ces outils, conçus pour un usage personnel, ne répondent ni aux exigences de sécurité, ni aux impératifs de souveraineté d’un État moderne. Chaque courriel administratif envoyé via une messagerie grand public expose des informations sensibles (données personnelles, documents officiels, décisions stratégiques) à des serveurs situés hors du territoire national, soumis à des législations étrangères.
Il ne s’agit pas d’une hypothèse théorique. Piratages, fuites de données, usurpations d’identité institutionnelle sont devenus des risques réels, d’autant plus préoccupants lorsqu’ils concernent l’état civil, les finances publiques, la justice ou la sécurité.
Une atteinte à la souveraineté numérique :
En externalisant ses échanges, l’administration perd le contrôle de sa mémoire, de ses flux d’information et, in fine, d’une partie de sa souveraineté. Peut-on parler d’indépendance administrative lorsque les correspondances officielles de l’État dépendent de plateformes privées étrangères ?
La question mérite d’être posée avec lucidité. Car derrière l’apparente facilité d’usage se cache une dépendance stratégique.
Un problème d’autorité et de crédibilité :
Au-delà de la sécurité, se pose la question de la valeur juridique et institutionnelle des échanges. Un mail envoyé depuis une adresse personnelle ne garantit ni l’authenticité de l’émetteur, ni la traçabilité administrative, ni l’archivage institutionnel. Les mutations, départs à la retraite ou changements de poste entraînent souvent la perte d’informations essentielles, affaiblissant la continuité de l’action publique.
Pourquoi ne pas imposer des mails professionnels ?
La solution est pourtant connue et maîtrisée. De nombreux pays ont fait le choix d’une messagerie gouvernementale sécurisée, avec des adresses professionnelles obligatoires pour tous les agents publics.
Le Sénégal pourrait :
- rendre obligatoire l’usage exclusif de mails institutionnels pour tout échange administratif ;
- héberger les données sur des serveurs nationaux sécurisés ;
- doter chaque ministère et agence publique de domaines officiels ;
- assurer l’archivage légal et la traçabilité des communications.
Ce chantier relève moins d’un défi technique que d’une décision politique et administrative forte.
Un impératif de modernisation :
À l’heure où l’État ambitionne de digitaliser ses services, de sécuriser l’état civil et de protéger les données des citoyens, la question de la messagerie professionnelle ne peut plus être reléguée au second plan.
Adopter une messagerie souveraine, ce n’est pas seulement moderniser l’administration. C’est protéger l’État, sécuriser les citoyens et affirmer une vision claire de la souveraineté numérique.
Le statu quo n’est plus une option.
Matar NDAO, Ingénieur en informatique option génie logiciel et organisationnel.
Directeur de projets en banque et finance
DG Agence nationale de l’état civil.





