Quand les producteurs jettent leurs récoltes : penser l’amont agricole à partir de l’aval

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Voir des producteurs contraints de jeter leurs récoltes est toujours un choc. Mais lorsque ces mêmes produits sont importés quelques mois plus tard, le problème n’est plus seulement agricole : il devient un problème d’organisation des filières et de régulation des marchés.

J’ai récemment vu des producteurs de la zone des Niayes jeter leurs produits sur les routes, en signe de protestation contre les méventes.

Ces images traduisent la détresse de producteurs qui voient le fruit de leur travail perdre toute valeur.
Mais le paradoxe est connu : dans quelques mois, notre pays importera ces mêmes produits.
Cette situation, malheureusement récurrente, mérite d’être analysée avec lucidité afin d’éviter les réactions simplistes. Elle révèle surtout les limites, depuis plusieurs années, de la régulation de certaines filières horticoles.

1) Une économie rurale libéraliée et co-gérée mais non dirigiste

Il faut rappeler une réalité fondamentale : notre agriculture fonctionne dans une économie rurale libéralisée et co-gérée, mais elle n’est pas une économie rurale dirigiste.
L’État ne produit pas.
Il n’achète pas.
Il ne vend pas.
Il ne fixe pas les prix.

Son rôle consiste plutôt à assurer une régulation intelligente des marchés afin de garantir un approvisionnement correct des consommateurs tout en préservant les revenus des producteurs.
Lorsque cette régulation est insuffisante ou mal calibrée, des déséquilibres apparaissent.

2) La commercialisation ne se limite pas à la vente

Une confusion fréquente mérite d’être levée : la commercialisation ne se réduit pas à la vente.
Elle englobe un ensemble d’opérations allant de l’organisation de l’offre jusqu’à la mise en marché des produits.
C’est pourquoi une régulation efficace doit prendre en compte l’ensemble des composantes des filières :

  • la production;
  • la transformation;
  • la distribution;
  • la consommation.

En d’autres termes, la régulation agricole ne peut être efficace que si elle repose sur une approche systémique des filières.

3) Les contraintes spécifiques des produits horticoles

Les produits horticoles présentent des caractéristiques particulières qui rendent leur gestion plus délicate. Il s’agit de :

  • – leur périssabilité;
  • – leur fragilité;
  • – leur périodicité;
  • – et leur diversité.

Contrairement aux céréales, ces produits ne permettent pas de reporter facilement l’offre dans le temps. Une surproduction saisonnière peut donc rapidement provoquer un effondrement des prix.
C’est précisément pour répondre à cette contrainte que la recherche horticole a développé des variétés hâtives et tardives, permettant de mieux étaler la production dans le temps et d’adapter les cultures aux différentes zones écologiques.

Dans la pratique, les productions hâtives et tardives trouvent généralement preneur sans grandes difficultés.
Le problème se pose surtout pour les productions de pleine saison, lorsque l’offre devient massive et simultanée.

4) Orienter la production par le marché

Deux orientations apparaissent, aujourd’hui, essentielles:

  • La première consiste à développer davantage les productions hâtives et tardives grâce aux variétés issues de la recherche. Cela permettrait de mieux étaler la production dans le temps et de réduire certaines importations et de massifier l’investissement dans la recherche horticole, ce qui permettrait d’enrichir le capital de connaissances et de technologies pour les productions hâtives et tardives.
  • La seconde suppose un consensus sur les volumes de production en pleine saison. Cela implique une discipline collective dans la détermination des superficies à emblaver par zone et par exploitant.

Ce type de mécanisme existe dans plusieurs pays soucieux de stabiliser les prix et de sécuriser les revenus des producteurs.

5) Penser l’amont à partir de l’aval

Les images de producteurs contraints de jeter leurs récoltes sont toujours choquantes. Mais elles doivent surtout nous pousser à réfléchir collectivement à l’organisation de nos filières horticoles.

En conclusion, la solution ne peut venir que d’une concertation entre tous les acteurs : les conseillers agricoles, les producteurs, les commerçants, les transformateurs, les chercheurs et les pouvoirs publics.

Une règle simple devrait guider cette réflexion :
penser l’amont à partir de l’aval car une agriculture moderne ne consiste pas seulement à produire davantage. Elle consiste surtout à produire ce que le marché peut absorber, au moment où il peut l’absorber, et au prix qui garantit la dignité du producteur.

Autrement dit, la régulation intelligente des filières constitue, aujourd’hui, l’une des conditions essentielles d’une souveraineté alimentaire durable.

Nous sommes tous concernés et la solution doit résulter d’une réflexion partagée par tous.

Par Dr Papa Abdoulaye Seck

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1 COMMENTAIRE

  1. Une réflexion pertinente mais théorique à l’ instar du slogan » produisons ce que nous consommons et consommons ce que nous produisons » sans des mécanismes de suivi-évaluation appropriés.
    Au Sénégal ,les fruits et légumes pourrissent faute d’ écoulement dans une société où la lutte contre la malnutrition et la sous-alimentation sont aux programmes.

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