PROMOREN : Une Vision Territoriale pour Ressourcer Koungheul 

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Lorsque j’étais enfant à Koungheul, la vallée du Nanija Bolong constituait un espace vivant et structurant pour de nombreuses familles. Cette longue vallée qui ceinture la ville formait un véritable écosystème nourricier. Nous allions souvent pêcher dans la rivière appelée Dék Mame Binta Faye, où l’on attrapait notamment le kong, un poisson connu localement sous le nom de cono-cono. 

La vallée était également un espace de production agricole. Des cultivateurs comme Pa Mbaye Touré, mari de Mère Nafy Ndao et père de notre ami El Hadji, y cultivaient la patate douce. Plus loin, vers Wadènn, nous allions cueillir des mangues, des goyaves et des noix de cajou. Cette vallée faisait vivre de nombreuses familles grâce à l’agriculture, à la pêche et à la cueillette. Elle constituait un véritable pilier de l’économie locale. 

Des années plus tard, à mon retour de France, le constat fut douloureux : la vallée avait progressivement cessé de jouer ce rôle productif. L’eau s’était retirée, les activités avaient disparu et, avec elles, une partie de la vitalité économique et sociale du territoire. Ce qui avait été autrefois un espace de vie et de richesse était devenu un espace appauvri et sous-exploité. 

C’est à partir de ce constat qu’est née l’idée du PROMOREN. L’objectif était simple mais stratégique : faire revivre la vallée du Nanija Bolong et ressourcer Koungheul. 

Réduire le Projet de Mobilisation des Ressources en Eau du Nanija Bolong (PROMOREN) à un simple aménagement hydraulique serait toutefois profondément réducteur. Il s’agit en réalité d’un projet de transformation territoriale systémique, fondé sur la maîtrise de l’eau comme levier de création de ressource territoriale. 

Dans la tradition de pensée de Bernard Pecqueur, mon maître à penser, une ressource n’existe pas naturellement. Elle devient véritablement ressource lorsqu’un territoire décide de l’organiser, de la valoriser et de la transformer en valeur économique et sociale. 

C’est précisément cette logique qui a guidé la conception du PROMOREN. En profitant de la dynamique ouverte par le Plan National d’Aménagement et de Développement Territorial (PNADT) du président Macky SALL, notamment dans son volet consacré à la maîtrise des ressources hydriques, j’ai travaillé avec mon ami Alioune Diop, alors Directeur Général de l’OLAC, pour proposer la mise en place du Projet de Mobilisation des Ressources en Eau du Nanija Bolong. 

L’ambition était claire, restaurer la capacité productive du territoire en redonnant à l’eau son rôle structurant. Il ne s’agissait pas simplement de construire un ouvrage hydraulique, mais de réactiver une ressource territoriale disparue et de recréer les conditions d’un développement territorial.

Ainsi, le PROMOREN apparaît comme bien plus qu’un projet hydraulique : il constitue une véritable stratégie de reconstruction territoriale, capable de transformer un espace vulnérable en territoire productif, attractif et générateur de richesses pour l’ensemble du bassin de vie de Koungheul. 

I. L’Eau : Fondement d’un Système Productif Territorial 

Le bassin versant du Nanija Bolong situé principalement dans le Département de Koungheul se caractérise historiquement par une forte variabilité pluviométrique, une agriculture essentiellement pluviale, une vulnérabilité économique chronique et une pression migratoire importante. Dans ce contexte, la terre existe, le potentiel est réel, mais l’absence de maîtrise de l’eau empêche toute structuration durable de l’économie locale. 

La mobilisation et la régulation de plusieurs dizaines de millions de mètres cubes d’eau par an, permettant la mise en valeur d’environ

12 000 hectares irrigables, constituent une rupture stratégique majeure. Le territoire passe d’un modèle dépendant des aléas climatiques à un système organisé, planifiable et productif. L’agriculture n’est plus une activité de survie saisonnière ; elle devient une activité économique stable, diversifiée et bancable. 

Dans la logique développée par Bernard Pecqueur, l’eau devient alors une véritable ressource territoriale : elle n’est plus simplement un élément naturel, mais un facteur structurant d’organisation économique et sociale. Sa maîtrise réduit l’incertitude, sécurise les revenus, favorise l’investissement et stabilise les populations. 

L’eau agit simultanément comme facteur de stabilité sociale, moteur de création d’emplois agricoles et industriels, levier d’industrialisation par la régularité des productions, et pilier de souveraineté alimentaire par l’augmentation des volumes et la diversification des cultures. Elle enclenche un effet multiplicateur qui dépasse le secteur agricole pour irriguer l’ensemble du tissu économique local. 

Ainsi, la maîtrise de l’eau transforme un espace vulnérable en territoire productif structuré. Elle convertit une économie fragile et saisonnière en système intégré capable de générer croissance, emplois et attractivité. L’eau cesse d’être une contrainte climatique ; elle devient le socle stratégique d’un développement territorial durable. 

II. La Révolution Agricole Irriguée 

La maîtrise de l’eau ouvre la voie à une véritable révolution agricole dans le bassin de vie de Koungheul. En sécurisant l’irrigation sur environ 12 000 hectares, le territoire passe d’une agriculture aléatoire à un système intensif, diversifié et structuré, capable d’alimenter les marchés nationaux et d’ouvrir des perspectives d’exportation. 

1- Grandes cultures stratégiques 

Le développement du riz irrigué, du maïs, du sorgho amélioré, de la patate douce et du manioc permet d’asseoir une base alimentaire solide. Ces cultures répondent directement aux besoins nationaux en céréales et en féculents, tout en offrant des rendements nettement supérieurs à ceux de l’agriculture pluviale. La régularité de l’eau autorise plusieurs cycles culturaux, améliore la productivité à l’hectare et réduit la dépendance aux importations. Le territoire devient ainsi un maillon actif de la souveraineté alimentaire nationale. 

2- Horticulture à haute valeur ajoutée 

L’irrigation favorise le développement de cultures intensives comme l’oignon, la tomate industrielle, le piment, le chou et la carotte, auxquelles s’ajoute la mangue destinée à l’exportation. Ces spéculations présentent un double avantage : des cycles courts générant des revenus rapides et une forte demande sur les marchés urbains et sous régionaux. La rotation culturale améliore la fertilité des sols et optimise l’usage de l’eau. L’effet économique est immédiat : hausse des revenus des producteurs, dynamisation des marchés régionaux, structuration de circuits de collecte et de distribution. 

3- Arboriculture et cultures d’exportation 

L’introduction et l’extension de cultures pérennes telles que l’anacarde, les agrumes, la papaye, la pastèque ou encore les plantes aromatiques inscrivent le territoire dans une logique de diversification et d’ouverture vers l’extérieur. Ces filières, appuyées par l’irrigation, permettent de lisser les revenus sur l’année, de stabiliser les exploitations familiales et de créer des chaînes de valeur orientées vers la transformation et l’exportation. 

Ainsi, la révolution agricole irriguée ne se limite pas à produire davantage ; elle transforme l’organisation économique locale. Elle consolide la sécurité alimentaire, génère des revenus soutenus, stimule les échanges régionaux et pose les bases de véritables filières exportatrices structurées. 

III. L’Intégration Agro-Pastorale 

La disponibilité permanente de l’eau ne transforme pas seulement les cultures végétales ; elle restructure profondément l’ensemble du système d’élevage. Elle permet de passer d’un pastoralisme extensif vulnérable aux aléas climatiques à un modèle agro-pastoral intégré, productif et économiquement stable. 

L’embouche bovine et ovine bénéficie directement de la sécurisation de l’alimentation animale grâce à la production locale de fourrages et de résidus agricoles irrigués. Les éleveurs peuvent planifier les cycles d’engraissement, améliorer le poids et la qualité des bêtes, et approvisionner régulièrement les marchés urbains. Cette stabilisation favorise l’émergence de fermes modernes, structurées, capables d’intégrer transformation et commercialisation. 

L’aviculture intensive trouve également un terrain favorable. La disponibilité en eau et en céréales locales soutient la production d’aliments de bétail, réduisant les coûts et sécurisant les intrants. La production de poulets fermiers, d’œuf, de poulets de chair, de pintades et d’autres volailles peut ainsi se développer à grande échelle, alimentant les marchés régionaux et contribuant à diminuer les importations de produits avicoles. 

La pisciculture constitue un troisième levier stratégique. Les retenues et aménagements hydrauliques permettent l’élevage de tilapia et de clarias dans des bassins maîtrisés. La transformation locale (filetage, fumage, conservation) ajoute de la valeur et crée des emplois complémentaires, tout en diversifiant l’offre protéique.

Enfin, la production fourragère — maïs fourrager, luzerne, ensilage — sécurise l’ensemble du système. Elle réduit la pression sur les pâturages naturels, stabilise les troupeaux en saison sèche et améliore la productivité animale. 

Au total, l’intégration agro-pastorale renforce l’autonomie protéique du territoire, diminue la dépendance aux importations et génère une dynamique d’emplois ruraux massifs. L’eau devient ainsi le pivot d’un système productif combinant cultures végétales, élevage et transformation, capable de soutenir durablement la croissance territoriale. 

IV. La Mutation Industrielle : De la Terre à l’Usine 

Historiquement, le monde rural africain exportait la matière première, perdant ainsi la valeur ajoutée. Le PROMOREN renverse cette logique en transformant localement la production agricole grâce à une agro-industrie intégrée. 

1- Agro-industrie primaire 

La disponibilité régulière en produits agricoles irrigables permet l’implantation de :  Rizeries modernes 

Unités de transformation de tomates et de jus de fruits 

Usines de séchage de fruits et d’industries de surgelés 

Ces unités transforment la matière première en produits commercialisables, améliorent les revenus des producteurs et prolongent la durée de conservation des récoltes. 

2- Industrie secondaire 

Les filières secondaires renforcent la chaîne de valeur : 

Huileries (arachide, sésame) 

Fabrication d’emballages et conditionnement

Usines d’aliments pour bétail 

Chambres froides et stockage 

L’effet multiplicateur est immédiat : chaque emploi agricole génère environ 0,7 emploi industriel et 0,5 emploi de service, créant ainsi un réseau économique intégré. Le territoire cesse d’être producteur de matières premières brutes et devient un pôle industriel rural capable de générer emplois, valeur ajoutée et transformation locale. 

V. La Structuration des Services 

La révolution agricole et industrielle du bassin Koungheul–Kaffrine–Tambacounda ne se limite pas à la production : elle génère un écosystème de services structuré qui soutient et amplifie l’économie territoriale. 

1- Services agricoles 

L’intensification des cultures et l’irrigation nécessitent des services spécialisés :  Location de tracteurs et matériels agricoles pour mécaniser la production Maintenance des pompes, canaux et retenues hydrauliques 

Fourniture régulière d’intrants et semences de qualité 

Organisation de coopératives pour mutualiser ressources, techniques et commercialisation 

2- Services financiers 

La régularité de la production ouvre l’accès à des services financiers adaptés :  Microcrédit agricole pour investir dans les cultures et l’élevage 

Assurance récolte pour protéger les exploitants contre les aléas climatiques Fonds d’investissement territorial pour soutenir agro-industries et infrastructures

3- Services numériques et techniques 

La digitalisation optimise la gestion et la commercialisation : 

Plateformes de commercialisation reliant producteurs, transformateurs et marchés SIG agricoles pour planifier cultures, irrigation et suivi des sols 

Systèmes de monitoring hydrologique pour ajuster l’irrigation et sécuriser les rendements 

En résumé, ces services transforment la production isolée en un territoire intégré et productif, où agriculture, industrie et services interconnectés génèrent valeur ajoutée, emplois et dynamisme économique durable. 

VI. Les Pôles Agro-Industriels Intégrés 

L’ultime étape du PROMOREN est la création de pôles agro-industriels intégrés, où l’eau devient le moteur d’un véritable écosystème territorial. 

Ces zones aménagées combinent : 

Infrastructures de base : routes, électricité, eau potable et Internet pour assurer productivité et attractivité 

Logistique et stockage : entrepôts, chambres froides et centres de collecte pour sécuriser les productions et optimiser la chaîne de valeur 

Habitat et services pour les travailleurs : logements, centres de formation et services sociaux pour fixer la main-d’œuvre et renforcer la cohésion sociale 

Ainsi, le territoire cesse d’être un simple espace agricole. Il devient un cluster intégré, capable de concentrer production, transformation, services et emplois, et de générer une dynamique économique durable et multipliée à l’échelle régionale. 

VII. Impact Macro-Économique Estimatif

La mise en valeur de 12 000 hectares irrigués transforme profondément le Département de Koungheul de la Région de Kaffrine et une partie de la Région de Tambacounda sur le plan économique et social. 

Emplois : plus de 30 000 emplois directs dans l’agriculture et l’élevage, et 15 000 à 25 000 emplois indirects dans l’industrie, les services et la logistique. 

Revenus : augmentation significative du revenu local grâce à la production régulière, la diversification des cultures et la transformation sur place. 

Dynamique sociale : fixation des jeunes dans les villages, réduction de l’exode rural et renforcement de la cohésion communautaire. 

Position économique : le territoire devient un producteur fiable, un transformateur compétitif et un exportateur régional, capable de structurer des filières agricoles et industrielles intégrées. 

En résumé, l’irrigation ne se limite pas à l’agriculture : elle crée un effet multiplicateur territorial, générant richesse, emplois et développement durable. 

VIII. Dimension Géopolitique et Sociale 

La maîtrise de l’eau dans le bassin Koungheul–Kaffrine–Tambacounda dépasse l’aspect agricole : elle a un impact stratégique et social majeur. 

Stabilisation du territoire : en sécurisant les ressources hydriques et alimentaires, le centre du pays devient moins vulnérable aux crises climatiques et aux migrations. 

Réduction des vulnérabilités climatiques : l’irrigation et la régulation des bassins versants protègent les populations et les productions face aux sécheresses et aux aléas pluviométriques. 

Renforcement de la souveraineté alimentaire : la production locale régulière permet de réduire les importations et d’assurer une autonomie durable pour les cultures et les filières stratégiques.

Cohésion territoriale : la création d’emplois, la structuration des filières et l’accès aux services renforcent le tissu social et favorisent la fixation de la jeunesse. 

En somme, le PROMOREN illustre parfaitement une politique d’aménagement par la ressource, où l’eau devient le levier central d’un développement territorial intégré, durable et stratégique. 

Conclusion 

Mon PROMOREN dépasse largement le simple cadre technique d’un barrage, d’un canal ou d’une digue. Il constitue un véritable projet de reconstruction territoriale par la maîtrise de l’eau, capable de transformer un espace vulnérable en territoire productif, structuré et attractif. Dans mon l’esprit, le développement ne s’importe pas : il se fabrique localement à partir des ressources territoriales et de leur organisation. 

À Koungheul, l’eau devient ainsi le socle d’un système productif intégré associant agriculture irriguée, élevage, transformation agro-industrielle et services territoriaux.  L’ambition est claire : créer une véritable Intelligence Économique Spatiale (IES) autour de l’eau, capable de structurer l’économie locale et d’offrir des perspectives durables à la jeunesse. 

À terme, la dynamique enclenchée par le PROMOREN pourrait générer plus de 30 000 emplois directs et indirects, en particulier pour les jeunes du territoire, dans l’agriculture moderne, l’agro-industrie, la logistique et les services. 

Ainsi, le PROMOREN n’est pas seulement un projet hydraulique. Il représente une stratégie de renaissance territoriale : ressourcer Koungheul, créer massivement de l’emploi et transformer l’eau en moteur durable de développement économique et social.

Mamadou DJIGO 

Ingénieur Aménageur-Développeur de Territoires et Géostratège 

Ancien directeur général de l’Agence nationale de l’Aménagement du Territoire 

Administrateur du bureau International d’études et de conseils T&D

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