Pour plus de participation dans la prise de décisions sur les océans, la CAOPA lance la Diplomatie Bleue

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La Diplomatie Bleue. Un pavé que la CAOPA a jeté dans la mare, le

11 mars, lors du premier webinaire “Les Mercredis de la Pêche“. Un concept qui promet de transformer la participation formelle des communautés de pêche artisanale en présence réelle dans les espaces de décision. Mais au-delà des mots, comment cette vision peut-elle devenir réalité ?

Dawda Foday Saine, Secrétaire Général de la CAOPA, a, dans son exposé introductif, posé clairement le débat : « Si vous parlez pour nous sans nous, vous parlez contre nous ». Le message est sans appel. Pour lui, les 20 millions de pêcheurs artisans que représente la CAOPA dans 29 pays africains en ont assez d’être relégués au rang de bénéficiaires passifs. Ils veulent être reconnus comme des décideurs.

Une diplomatie qui part des communautés, pas des chancelleries

Dr Hamady Diop, expert en gouvernance halieutique basé à New York, a souligné la différence fondamentale entre cette Diplomatie Bleue et la diplomatie des océans portée par les institutions. « La diplomatie des océans regarde d’abord la mer comme un espace à organiser, à réglementer et à protéger. La Diplomatie Bleue de la CAOPA regarde la mer comme un espace de vie, de travail, d’alimentation, de culture et de droits », a-t-il expliqué.

Ce n’est pas qu’une question de point de départ. C’est aussi une question de finalité. « L’approche de la CAOPA ne vise pas seulement une meilleure gestion des ressources marines, mais elle recherche également ce que j’appellerais une gouvernance plus juste, plus légitime et plus inclusive, où les pêcheurs artisans ne sont pas simplement présents, mais reconnus comme décideurs », a ajouté Dr Hamady Diop.

La formule, selon lui, est simple : « la diplomatie des océans organise le dialogue entre institutions sur l’avenir de la mer. La Diplomatie Bleue de la CAOPA cherche, quant à elle, à garantir la place des peuples de la mer dans la décision de cet avenir », précise Dr Diop.

Un cadre juridique qui pose problème

La diplomatie reste le domaine privilégié des États, rappelle Mme Diénaba Beye, juriste spécialisée. « La diplomatie est le domaine privilégié des États. Toutes les conventions le disent. Si vous voulez intervenir, vous faire entendre au niveau international, même si vous avez toute cette expertise, vous devrez avoir un statut », laisse-t-elle entendre, avant de pointer plusieurs mécanismes pour y arriver. « C’est le cas du statut d’observateur auprès d’institutions comme la FAO (que la CAOPA détient déjà au COFI depuis 2013), le statut consultatif auprès du Conseil économique et social des Nations Unies (ECOSOC), ou encore le mécanisme d’amicus curiae, qui permet à une organisation de donner des informations à une cour internationale », détaille-t-elle. Non sans suggérer une réforme radicale : intégrer des organisations intergouvernementales comme le CPCO, la CSRP, ‘l’AUDA-NEPAD, l’UA-BIRA’ ou la CEDEAO, comme membres de la CAOPA. « Cela leur donnerait l’opportunité de mieux participer aux décisions », a-t-elle affirmé.

L’Union européenne dans le viseur

Béatrice Gorez, coordinatrice de la Coalition pour des Accords de Pêche Équitables, pour sa part, n’a pas ménagé la diplomatie européenne. La diplomatie de l’Union européenneest, à l’en croire, « une diplomatie d’accès, d’accès aux ressources en particulier, où l’Union européenne défend avant tout ses intérêts stratégiques : l’approvisionnement de son marché en produits halieutiques, l’accès aux ressources par ses flottes, la compétitivité de ses flottes »

Suffisant pour qu’elle mette en lumière un écart béant entre discours et pratiques. D’un côté, l’UE promeut la durabilité et la sécurité alimentaire. De l’autre, elle consomme massivement du saumon d’aquaculture norvégien nourri aux farines de poisson africain, et importe des quantités importantes d’huile de poisson pour des fins cosmétiques, énumère-t-elle en guise d’illustration.

« Il faut qu’on mette plus de cohérence entre notre discours, certains de nos actes qui sont positifs, qui essaient de soutenir la gestion durable des petits pélagiques en Afrique de l’Ouest, et d’autres actes qui font qu’on est un peu à somme nulle », a-t-elle reconnu.

Pour elle, une piste concrète : l’UE devrait soutenir les commissions mixtes de professionnels entre pays voisins, mais aussi créer une plateforme régionale de ces commissions pour garantir une gestion participative à l’échelle régionale.

Trois actions pour les 90 prochains jours

Pour faire en sorte que ce concept de Diplomatie Bleue tel que compris par la CAOPA devienne une politique concrète, il faut, selon le Dr Ndiaga Guèye, dépasser le simple slogan, pour être dans l’action. Dans cet ordre d’idée, il a proposé trois actions immédiates :

Première action : produire un document de référence unique. « La CAOPA devrait arriver à un document clair, mobilisateur, qui peut être utilisé dans toutes les arènes politiques. Un document qui serait véritablement la Bible, le Coran de la Diplomatie Bleue version CAOPA », a-t-il martelé.

Deuxième action : opérationnaliser le concept sur le terrain. « Pourquoi pas dans une zone comme Nouadhibou ou Joal, où il n’y a pas que des nationaux, mais aussi d’autres Africains ? On pourrait voir si ce que nous entendons par Diplomatie Bleue peut être opérationnalisé dans certaines zones ».

Troisième action : engager une offensive institutionnelle ciblée auprès de la CEDEAO, de la FAO, de la Commission de l’Océan Indien. « Ainsi, la Diplomatie Bleue version CAOPA deviendrait quelque chose d’institutionnel, pas seulement associatif ».

Sa conclusion est sans appel : « Si aujourd’hui j’étais la CAOPA, je dirais simplement : si nous ne parlons pas pour la mer et nos cours d’eau, personne ne le fera. La Diplomatie Bleue, c’est notre voix commune pour protéger ceux qui nous nourrissent, ceux qui nous unissent et qui nous portent ».

Le débat autour de ce concept est lancé. Pour SidAhmed Abeid, un participant au webinaire, il faut mûrir la réflexion, définir précisément ce qui est visé et évaluer si ce cadre apporte quelque chose de nouveau par rapport aux instruments existants.

A sa suite, Mme Beye a soulevé une tension sémantique majeure. Le terme « diplomatie » pose un problème juridique réel. Ce qui amène certains à suggérer le concept de « démocratie bleue » pour mieux refléter la dimension participative.

L’un dans l’autre, pour le Modérateur des débats, Mamadou Aliou Diallo, les chiffres parlent d’eux-mêmes et attestent de la pertinence de l’initiative portée par la CAOPA qui représente plus de 55% des captures artisanales en Afrique. « Environ 30% des tensions dans les zones halieutiques africaines sont liées à l’accès aux ressources. Les conflits se multiplient : pêcheurs locaux contre migrants, artisans contre industriels, États contre États. Et pendant ce temps, les décisions qui régissent ces espaces – accords de pêche, gestion des stocks, sécurité maritime – se prennent sans la participation effective des premières personnes concernées ».

Et Dawda Foday Saine d’appeler à « une participation effective, là où les décisions sont prises, où elles sont mises en œuvre ».

Au sortir de ce webinaire, la CAOPA s’est proposé de produire, dans les 90 jours, un document de référence intégrant des consultations régionales express en Afrique de l’Ouest, en Afrique centrale et dans les îles. Elle lancera aussi des démarches pour obtenir le statut ECOSOC auprès des Nations Unies.

En attendant, le prochain rendez-vous des Mercredis de la Pêche est fixé au 15 avril 2026, avec un thème tout aussi stratégique : le rôle de la jeunesse dans la pêche artisanale africaine.

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