Affaire des licences de pêche démersale côtière : Les 7 préoccupations majeures de la CONAPED

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Suite et pas fin dans l’affaire dite de la levée, par le ministère des Pêches, du gel des licences de pêche des démersales côtières. Après la déclaration publique de la Coalition Nationale pour une Pêche Durable (CONAPED), le dimanche

17 mai sur le quai de pêche de Rufisque, le ministère n’avait pas mis beaucoup de temps pour réagir à travers un communiqué et des sorties par presse interposée et à l’Assemblée nationale. Comme dans un jeu de ping pong, c’est la CONAPED qui revient à la charge, samedi 23 mai, à travers un communiqué, pour prendre acte du communiqué du ministère des Pêches et de l’Économie maritime, et des sorties de ses agents dans les organes de presse, relatif à l’attribution de licences de pêche démersale côtière. Comme pour en rajouter une couche, la Coalition croit dur comme fer que, malgré les justifications avancées par les autorités, plusieurs préoccupations majeures demeurent et appellent à une réévaluation urgente de cette décision. Focus de espacedev.net sur ces sept (7) préoccupations.  

1. Une interprétation partielle et sélective des avis scientifiques du CRODT

Le Ministère met en avant l’existence d’un « potentiel exploitable » identifié par le CRODT pour justifier l’octroi de nouvelles licences. Cependant, il omet de rappeler que le même rapport scientifique insiste explicitement sur la nécessité d’une extrême prudence dans l’exploitation de ces ressources. Le CRODT souligne en effet que les espèces présentant encore un potentiel disponible cohabitent avec des stocks déjà surexploités dans une pêcherie mixte, rendant pratiquement inévitables les captures accessoires d’espèces en situation critique. Il recommande également un suivi scientifique strict, un contrôle rigoureux des débarquements et des mesures d’accompagnement renforcées. Or, ces garanties essentielles ne figurent pas clairement dans le dispositif annoncé par le ministère. 

2. Une remise en cause du gel des licences instauré depuis 2006

Le communiqué ministériel présente cette mesure comme une réponse ponctuelle aux besoins du marché national. Pourtant, le gel des licences démersales côtières mis en place depuis 2006 reposait précisément sur les risques écologiques liés à la surexploitation des ressources démersales. L’introduction de nouveaux chalutiers dans cette pêcherie risque d’aggraver la pression sur plusieurs espèces déjà surexploitées telles que le thiof, le poulpe ou certaines espèces de crevettes et de poissons démersaux côtiers. Le chalutage de fond demeure une technique peu sélective qui ne permet pas de cibler uniquement les espèces disposant encore d’un potentiel exploitable. 

3. Une justification par la sécurité alimentaire peu convaincante

Le Ministère affirme que cette décision vise à renforcer l’approvisionnement du marché national et la souveraineté alimentaire. Toutefois, les volumes évoqués restent relativement faibles (2921 tonnes), au regard des besoins réels du pays et des quantités déjà débarquées par la pêche artisanale (300 000 tonnes). La CONAPED rappelle que la sécurité alimentaire du Sénégal repose principalement sur les petits pélagiques et non sur les espèces démersales côtières ciblées par ces licences. Dès lors, l’impact réel de cette mesure sur les prix du poisson et l’accessibilité des produits halieutiques pour la population sénégalaise demeure très limité. 

4. Une gouvernance insuffisamment inclusive et déséquilibrée

Le Ministère évoque une démarche « transparente et inclusive ». Pourtant, les conditions de délibération au sein de la Commission consultative d’attribution des licences de pêche (CCALP) soulèvent des interrogations importantes. En effet, les représentants des professionnels de la pêche sont largement minoritaires face aux représentants de l’administration, ce qui limite fortement l’équilibre des discussions et la portée réelle de la concertation. Une telle approche est difficilement compatible avec les principes de cogestion et de gouvernance participative régulièrement mis en avant par les autorités, et viole l’engagement n° 8 de la charte pour une pêche durable. 

5. L’absence de garanties suffisantes pour prévenir la surexploitation

Le communiqué du Ministère ne précise ni quotas détaillés par espèce, ni mécanismes automatiques de fermeture des pêcheries en cas de dépassement des seuils scientifiques recommandés.

Le simple embarquement d’observateurs à bord ne saurait constituer une garantie suffisante pour assurer le respect des limites biologiques des stocks. En l’absence de mesures strictes et transparentes de contrôle, le risque de dépassement des potentiels exploitables reste élevé. 

6. Un risque de contradiction avec les engagements de durabilité

Depuis plusieurs années, l’État du Sénégal, les communautés de pêche, les chercheurs et les partenaires techniques et financiers investissent d’importantes ressources dans la restauration des stocks halieutiques, la réduction de la surcapacité de pêche et la promotion d’une gestion durable. Dans ce contexte, l’octroi de nouvelles licences démersales côtières apparaît en contradiction avec les engagements de durabilité pris au niveau national et international, notamment dans le cadre de la Charte pour une pêche durable et des politiques de préservation des ressources halieutiques.

7. Une violation apparente du décret d’application du Code de la pêche

La CONAPED souligne également une possible violation du décret d’application du Code de la pêche. Le communiqué du Ministère indique que la réunion de la CCALP s’est tenue le 12 mai 2026, alors que l’arrêté et les licences auraient déjà été signés auparavant.

Or, l’Article 16 du décret n° 2016-1804 portant application de la 2015-18 précise clairement que :

« La licence de pêche est accordée, après avis de la Commission consultative d’attribution des licences, par le Ministre chargé de la Pêche maritime (…) ».

L’avis de la CCALP étant une étape préalable obligatoire, la tenue de cette réunion après la prise de décision remet en cause la régularité de la procédure et renforce les inquiétudes sur le manque de transparence et de respect des règles de gouvernance.

Dans tous les cas, la CONAPED réaffirme que la souveraineté alimentaire et le développement économique du secteur halieutique ne peuvent être construits au détriment de la durabilité des ressources marines.

Elle réaffirme ainsi ses appels :

Au retrait immédiat de l’arrêté et au maintien du gel des licences démersales côtières ;

Au respect des engagements de la charte pour une pêche durable ;

À l’ouverture d’une concertation nationale inclusive sur l’avenir des pêches ; 

À une politique cohérente fondée sur le principe de précaution, la transparence et la durabilité des ressources halieutiques. 

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