Quand le soleil sauve les récoltes : l’innovation des chambres froides solaires à Diogo

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À Diogo, dans la commune de Darou Khoudoss, une entreprise sénégalaise expérimente une solution à double enjeu : conserver les fruits et légumes après la récolte tout en réduisant le coût énergétique du stockage. Dans ses chambres froides alimentées au solaire, SOCOFEL tente de transformer le soleil, abondant au Sénégal, en outil de lutte contre les pertes post-récolte.

Après deux heures de route depuis Dakar, la chaleur estivale des Niayes semble avoir pris possession de chaque parcelle, de chaque piste et de chaque exploitation agricole. À Diogo, dans la commune de Darou Khoudoss, le paysage est celui d’une grande zone maraîchère où les cultures se succèdent au rythme des saisons. Mais il suffit de franchir la porte de deux bâtiments pour changer brutalement d’atmosphère. À l’intérieur des chambres froides de SOCOFEL, les températures sont maintenues entre 6 et 8 degrés. Le contraste est saisissant. Dehors, le soleil frappe fort. Dedans, les récoltes sont maintenues au frais grâce à une autre ressource que le territoire sénégalais ne manque pas : le soleil lui-même.

C’est précisément sur ce paradoxe que repose le projet de Rassoul Mignane Sarr. Ingénieur en systèmes industriels, diplômé de l’Université du Havre en France, il est revenu au Sénégal avec l’idée de s’attaquer à un problème observé dans les zones de production : une partie importante des récoltes n’arrive jamais jusqu’au consommateur dans de bonnes conditions. « J’ai été attristé de voir que les producteurs, après leurs récoltes, perdaient environ 30 à 40 % de leur production du fait de la mévente », explique le fondateur et gérant de SOCOFEL. L’entreprise, dont les premiers achats de produits ont commencé en mars 2025, a donc choisi de rapprocher le froid des champs plutôt que d’attendre que les produits atteignent les grands centres de consommation.

Le dispositif reste pour l’heure à l’étape pilote. SOCOFEL dispose de deux chambres froides, d’environ 30 m³ pour la première et 70 m³ pour la seconde, soit une capacité totale proche de

100 m³. Elles accueillent aussi bien des fruits — pommes, bananes, poires, raisins, kakis — que des légumes comme l’oignon, la pomme de terre, la tomate, le poivron, le piment ou encore le chou. Pour alimenter ces installations, l’entreprise s’appuie sur une centrale solaire de 24 kWc couplée à une batterie de stockage de 50 kWh. Selon son promoteur, ce dispositif permet de couvrir les besoins des deux chambres froides, de jour comme de nuit, lorsque leur niveau d’occupation reste dans une configuration normale.

Quand le soleil prend le relais du carburant

Le choix du solaire n’est pas seulement écologique. Il répond aussi à une équation économique. Le froid est particulièrement gourmand en énergie et peut représenter une part considérable des charges d’exploitation d’une installation classique. Chez SOCOFEL, l’absence de facture d’électricité permet de réduire cette pression et, selon Rassoul Mignane Sarr, de proposer des tarifs de stockage pouvant être jusqu’à 30 % inférieurs à ceux d’une structure fonctionnant avec une alimentation électrique conventionnelle. « Nous n’avons pas de facture d’électricité sur le site », souligne-t-il, estimant le temps de retour sur investissement des installations solaires autour de trois ans.

Dans la chambre froide, pourtant, le solaire n’est que le premier maillon d’une chaîne qui commence dans les champs. Les produits réceptionnés sont acheminés dans une camionnette frigorifique avant d’être triés selon des critères de qualité et de calibre. Les produits impropres à la conservation sont écartés. Les autres sont stockés selon des plages précises de température et d’humidité. Des études de stabilité sont également réalisées pour déterminer, produit par produit, la durée maximale de conservation. L’objectif est de maintenir la chaîne du froid jusqu’au point de vente, afin que le bénéfice du stockage ne soit pas perdu au moment du transport.

Cette exigence modifie aussi les pratiques des producteurs. SOCOFEL travaille avec un cahier des charges portant notamment sur les conditions de récolte et la qualité des produits. Certains gestes qui paraissent secondaires au moment de vendre immédiatement au marché deviennent essentiels lorsqu’il s’agit de conserver une récolte plusieurs semaines ou plusieurs mois. Le maintien de certains pédoncules, par exemple, peut contribuer à limiter l’apparition de moisissures. L’utilisation de pesticides peut également compliquer la conservation. L’entreprise accompagne ainsi ses partenaires pour adapter leurs pratiques aux exigences du stockage.

À quelques kilomètres de là, l’expérience de l’établissement Keur Baye Zale montre que le solaire ne se limite pas à la conservation. Sur les 70 hectares dont 40 sont exploités, l’ensemble des activités agricoles repose désormais sur cette énergie. Les pompes et les bassins sont équipés de systèmes solaires pour l’irrigation. Saliou Fall, président de l’établissement, affirme ne plus acheter de carburant pour les besoins de son exploitation depuis deux ans. « Le coût des panneaux solaires est moins élevé que ce que je dépensais auparavant pour l’achat de carburant », explique-t-il. De 9 heures à 18 heures, le pompage destiné à l’irrigation peut fonctionner sans difficulté majeure, tandis que l’exploitation produit notamment du citron, des carottes, des aubergines, des courges et des gombos destinés au marché local et à l’exportation.

Mais produire davantage grâce au solaire ne règle pas à lui seul le problème des pertes après récolte. C’est là que le froid entre en scène. Nogaye Fall, de Keur Baye Zale, explique qu’après la récolte, certains produits sont conservés dans les chambres froides pendant parfois deux semaines avant leur exportation. Avant cette possibilité, une partie de la production était perdue faute de débouchés immédiats sur le marché national. Le froid devient ainsi le prolongement naturel du champ : le solaire permet de pomper l’eau et de produire, puis une installation frigorifique permet de donner davantage de temps à la récolte pour trouver son marché.

L’enjeu est particulièrement visible avec les produits soumis à de fortes variations saisonnières. Rassoul Mignane Sarr cite notamment le chou, qui a pu être conservé pendant plusieurs mois lors des expérimentations menées par SOCOFEL. L’intérêt économique du stockage repose précisément sur cette capacité à déplacer dans le temps la commercialisation d’un produit. Pour l’oignon, le coût du stockage est calculé en fonction de la quantité, de la durée et de la nature du produit. Le producteur peut ainsi conserver sa récolte plutôt que de la vendre immédiatement lorsque les prix sont bas, puis la remettre sur le marché lorsque la demande augmente, notamment à l’occasion de périodes comme la Tabaski ou le Magal.

Cette logique explique aussi l’implantation de SOCOFEL à proximité de Diogo. La zone est un important bassin de production d’oignons et de pommes de terre, tout en bénéficiant d’une proximité avec les axes routiers permettant d’acheminer les produits. L’entreprise ne se limite toutefois pas aux producteurs des Niayes. Elle s’approvisionne également dans d’autres zones, comme Sandiara ou Sindia, en fonction de la qualité des récoltes et des coûts logistiques. Ses débouchés comprennent les restaurants, les hôtels, la grande distribution et les ménages. À terme, l’entreprise envisage également des marchés sous-régionaux, notamment en Côte d’Ivoire et au Mali.

Le modèle reste cependant loin de pouvoir absorber les besoins de la zone des Niayes. Avec ses deux chambres froides, SOCOFEL dispose actuellement d’une capacité limitée et son fondateur reconnaît que le dispositif pilote ne permet pas encore de répondre à la demande. L’ambition est donc de reproduire le modèle dans plusieurs bassins agricoles. Le nord du Sénégal, les Niayes et la Casamance figurent parmi les territoires identifiés, avec des besoins différents selon les productions : oignons et pommes de terre dans certaines zones, mangues et autres fruits en Casamance, ou encore piments, poivrons, carottes et choux ailleurs.

Derrière cette stratégie de déploiement se joue une question plus large que celle d’une simple entreprise de conservation. Pour Rassoul Mignane Sarr, le stockage solaire peut contribuer à réduire les pertes post-récolte, à améliorer le revenu des producteurs et à renforcer la souveraineté alimentaire. SOCOFEL compte actuellement cinq emplois fixes et travaille avec plusieurs centaines de producteurs à travers ses activités d’achat et de location d’espaces de stockage. Le projet entend donc agir sur plusieurs maillons simultanément : produire avec moins de carburant, conserver avec moins d’électricité conventionnelle et vendre avec davantage de maîtrise sur le calendrier.

L’expérience de Diogo montre surtout que la transition énergétique peut prendre une forme très concrète dans les campagnes sénégalaises. Le solaire n’y apparaît plus seulement comme une réponse à la question de l’accès à l’électricité. Il devient une infrastructure agricole : il alimente les pompes, refroidit les récoltes et peut contribuer à réduire les coûts qui pèsent sur la production. Reste désormais à franchir le cap du pilote et à démontrer que ce modèle peut être reproduit à grande échelle. Car dans les Niayes, la véritable promesse du soleil ne se limite peut-être pas à produire de l’électricité : elle pourrait aussi être de donner aux récoltes sénégalaises le temps nécessaire pour atteindre leur marché.

Alioune Badara DIATTA

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