𝐏𝐨𝐦𝐩𝐞𝐫 𝐩𝐨𝐮𝐫 𝐦𝐢𝐞𝐮𝐱 𝐦𝐚𝐢̂𝐭𝐫𝐢𝐬𝐞𝐫 𝐥𝐚 𝐧𝐚𝐩𝐩𝐞, 𝐭𝐫𝐚𝐢𝐭𝐞𝐫 𝐬𝐞𝐥𝐨𝐧 𝐥𝐞𝐬 𝐮𝐬𝐚𝐠𝐞𝐬 𝐞𝐭 𝐫𝐞́𝐬𝐞𝐫𝐯𝐞𝐫 𝐥’𝐞𝐚𝐮 𝐩𝐨𝐭𝐚𝐛𝐥𝐞 𝐚𝐮𝐱 𝐛𝐞𝐬𝐨𝐢𝐧𝐬 𝐪𝐮𝐢 𝐥’𝐞𝐱𝐢𝐠𝐞𝐧𝐭
Sous une partie de la banlieue dakaroise se trouve une ressource en eau abondante, peu profonde, mais fortement dégradée par des décennies d’urbanisation insuffisamment accompagnée par l’assainissement. Cette eau ne peut pas être utilisée pour la consommation humaine. Mais doit-elle pour autant être considérée comme totalement inutile ? Après caractérisation, traitement et sécurisation, une partie de la nappe de Thiaroye pourrait alimenter des boucles locales d’eau de service, notamment pour les toilettes de certains grands équipements.
Dans la première contribution de cette série, nous avons défendu le principe d’une ville organisée autour de deux réseaux : une eau potable réservée aux usages qui l’exigent et une eau de service destinée aux autres besoins. Le cas de Dakar permet désormais d’examiner comment cette doctrine pourrait être appliquée à une ressource locale particulière : la nappe superficielle de Thiaroye.
Une ressource sous nos pieds, mais profondément dégradée
Les eaux souterraines urbaines de Dakar, notamment celles de l’aquifère de Thiaroye, ont longtemps constitué une ressource majeure pour l’alimentation de la capitale. Selon la littérature scientifique, elles fournissaient encore près de la moitié de l’approvisionnement en eau de la ville jusqu’aux années
1980. La progression de la pollution nitratée a ensuite entraîné une forte réduction des prélèvements dans l’aquifère de Thiaroye.Les recherches menées dans la banlieue dakaroise montrent une contamination importante de cette nappe superficielle. Dans certains secteurs, les concentrations en nitrates dépassent largement les valeurs admises pour l’eau de consommation et peuvent atteindre plusieurs centaines de milligrammes par litre.
Les systèmes d’assainissement autonome jouent un rôle majeur dans cette dégradation. Une étude fondée sur l’analyse d’images satellitaires et des vérifications de terrain a cartographié 253 014 installations d’assainissement autonome sur une superficie d’environ 520 km². Les enquêtes de validation indiquent que près de 98 % de ces installations étaient des fosses septiques. L’étude met également en évidence une relation statistiquement significative entre la densité de ces dispositifs et les concentrations en nitrates observées dans la nappe superficielle. Les fortes pluies peuvent accélérer le transfert des contaminants vers les eaux souterraines.
Cette situation illustre un paradoxe : une ressource disponible sous nos pieds est devenue impropre à la consommation en raison de la manière dont la ville s’est urbanisée et a géré ses eaux usées.
Une eau non potable n’est pas nécessairement une eau inutilisable
Il faut distinguer trois réalités différentes : une eau potable ; une eau impropre à la consommation humaine ; une eau inutilisable pour tout usage.
La nappe de Thiaroye appartient clairement à la deuxième catégorie dans les secteurs fortement contaminés. Elle ne doit pas être bue, utilisée pour la cuisine ou affectée à l’hygiène corporelle sans un traitement poussé et une sécurisation complète.
Mais une eau qui ne respecte pas les normes de potabilité peut, dans certaines conditions, être traitée pour des usages moins sensibles.
Le principe du double réseau prend ici tout son sens. Une partie de l’eau pompée pourrait, après un traitement correspondant à sa qualité réelle et à l’usage prévu, alimenter un réseau totalement séparé destiné aux chasses d’eau de grands établissements, à certains usages industriels ou à d’autres besoins techniques effectués en circuit maîtrisé.
La priorité devrait être donnée aux usages limitant le contact avec les personnes. Le lavage des rues, l’arrosage et les usages produisant des aérosols ne pourraient être envisagés qu’après des études sanitaires spécifiques.
Il ne s’agit donc pas d’appeler « ressource » n’importe quelle eau polluée. Il s’agit d’examiner scientifiquement si une eau dégradée peut retrouver une fonction urbaine compatible avec sa qualité et avec un traitement économiquement raisonnable.
Pomper sans prétendre résoudre à soi seul les inondations
La réduction des prélèvements dans la nappe et l’infiltration des eaux pluviales et domestiques ont contribué à la remontée de son niveau, aggravant la vulnérabilité de plusieurs zones basses de Pikine et de Guédiawaye. Des études anciennes ont ainsi intégré le pompage de la nappe parmi les mesures pouvant contribuer à limiter sa remontée.
Cette relation ne doit cependant pas conduire à une promesse simpliste.
Pomper la nappe ne suffira pas à régler les inondations de Dakar. Celles-ci résultent également de l’urbanisation des zones basses, de l’obstruction des écoulements naturels, de l’insuffisance du drainage, de l’imperméabilisation des sols et de l’intensité des pluies. La Banque mondiale soulignait déjà que le pompage ne pouvait constituer une solution durable sans mesures complémentaires de drainage, d’aménagement et de gestion urbaine.
La proposition est donc plus modeste et plus rigoureuse :
Faire du pompage maîtrisé de certains secteurs un outil complémentaire de gestion de la nappe, puis valoriser l’eau extraite lorsqu’un usage sécurisé est possible.
Pomper uniquement pour rejeter l’eau ailleurs constituerait une dépense. Pomper, traiter et réutiliser pourrait transformer une partie de cette dépense en service rendu à la ville.
Ne pas commencer par doubler le réseau de tout Dakar
Installer immédiatement un second réseau dans toute l’agglomération serait techniquement complexe, financièrement lourd et socialement perturbant. Il faudrait ouvrir les routes, modifier les branchements et reprendre la plomberie intérieure de milliers de bâtiments.
La bonne échelle de départ est celle de la boucle locale d’eau de service.
Un établissement ou un ensemble de bâtiments situé à proximité d’un secteur exploitable de la nappe pourrait disposer d’un forage ou d’un dispositif de pompage ; d’une unité de traitement ; d’un réservoir de stockage ; d’un réseau non potable totalement séparé ; d’équipements sanitaires compatibles ; d’un système permanent de contrôle.
Les premiers démonstrateurs pourraient être installés dans des campus universitaires, des centres hospitaliers, des ensembles scolaires, des marchés, des zones industrielles, de grands bâtiments administratifs ou des programmes de logements disposant d’un gestionnaire unique.
Ces sites permettent de mesurer les consommations, de contrôler les usages et de comparer le coût réel de l’eau de service à celui de l’eau potable économisée.
L’objectif n’est pas d’annoncer à l’avance une réduction certaine de la facture globale. Le pompage, le traitement, l’énergie, la surveillance et la maintenance ont un coût. Seule une étude technico-économique pourra établir, pour chaque site, si le dispositif permet réellement une économie.
Des exigences non négociables
La première exigence est une cartographie hydrogéologique et sanitaire précise. La qualité et la profondeur de la nappe ne sont pas identiques partout. Aucun prélèvement ne devrait être décidé à partir d’une moyenne générale.
La deuxième est le contrôle du pompage. Les débits doivent être établis par modélisation afin d’éviter les effets indésirables, notamment une modification excessive des écoulements ou une progression de la salinité.
La troisième est un traitement adapté à l’usage. La présence possible d’une pollution microbiologique impose notamment une désinfection efficace pour les usages sanitaires envisagés.
La quatrième est la séparation physique absolue entre le réseau potable et le réseau de service. Aucun raccordement croisé ne doit être possible.
La cinquième est la maîtrise de l’aval de l’assainissement. Utiliser l’eau pompée pour les toilettes augmente les volumes envoyés vers le réseau d’eaux usées. Un démonstrateur ne devrait donc pas alimenter des installations déjà saturées ou des fosses laissant les effluents retourner vers la même nappe. Le site doit être raccordé à un système d’assainissement fiable ou disposer d’un traitement dédié.
La sixième est l’existence d’un exploitant responsable, chargé du traitement, des analyses, de l’entretien et de la gestion des incidents.
Enfin, chaque projet doit faire l’objet d’une évaluation complète : eau potable économisée, énergie consommée, coût du traitement, effet sur le niveau de la nappe, qualité des rejets et risques sanitaires.
Dakar comme laboratoire, non comme exception
La nappe de Thiaroye présente une situation particulière, mais la méthode proposée peut être reproduite ailleurs.
Toute ville intéressée devrait répondre aux mêmes questions : quelle ressource locale est disponible ; quelle est sa qualité réelle ; quel traitement exige l’usage envisagé ; quels bâtiments peuvent accueillir une boucle locale ; quelle quantité d’eau potable peut être économisée ; quel système d’assainissement recevra les eaux après usage ; qui exploitera et contrôlera le dispositif ; dans quelles conditions le modèle pourra être reproduit ?
Dakar peut ainsi devenir le premier laboratoire d’une doctrine plus large : ne plus considérer automatiquement toute eau dégradée comme une ressource définitivement perdue, mais déterminer, avec rigueur, si elle peut retrouver une fonction adaptée.
La nappe de Thiaroye ne doit pas être présentée comme une solution miracle. Sa pollution constitue d’abord le témoignage d’un échec collectif de l’urbanisation et de l’assainissement.
Mais cet échec peut aussi nous obliger à innover.
Pomper pour mieux maîtriser la nappe, traiter pour sécuriser les usages et réutiliser pour préserver l’eau potable : telle pourrait être l’expérimentation dakaroise.
𝐏𝐫 𝐅𝐚𝐥𝐢𝐥𝐨𝐮 𝐂𝐎𝐔𝐍𝐃𝐎𝐔𝐋, 𝐄𝐧𝐬𝐞𝐢𝐠𝐧𝐚𝐧𝐭-𝐜𝐡𝐞𝐫𝐜𝐡𝐞𝐮𝐫 𝐞𝐧 𝐠𝐞́𝐧𝐢𝐞 𝐝𝐞 𝐥’𝐞𝐚𝐮 𝐞𝐭 𝐝𝐞 𝐥’𝐞𝐧𝐯𝐢𝐫𝐨𝐧𝐧𝐞𝐦𝐞𝐧𝐭, 𝐚𝐜𝐭𝐞𝐮𝐫 𝐩𝐨𝐥𝐢𝐭𝐢𝐪𝐮𝐞 𝐞𝐭 𝐫𝐞𝐬𝐩𝐨𝐧𝐬𝐚𝐛𝐥𝐞 𝐝𝐮 𝐓𝐡𝐢𝐧𝐤 𝐓𝐚𝐧𝐤 𝐏𝐫𝐚𝐠𝐦𝐚𝐭𝐢𝐬𝐦𝐞 𝐒𝐨𝐜𝐢𝐚𝐥-𝐃𝐞́𝐦𝐨𝐜𝐫𝐚𝐭𝐞
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