Le verrou du gel des licences de pêche des démersales côtières qui date de 2006 va-t-il sauter ? Le débat est posé avec l’arrêté du ministère des Pêches et de l’Economie maritime portant levée de la mesure. Suffisant pour les acteurs du secteur ruent dans les brancards. Parmi eux, le Groupement des Armateurs et Industriels de la Pêche au Sénégal (GAIPES), par la voix de son Secrétaire général, Alassane Dieng. Entretien avec Espacedev.
Espacedev : Le ministère des Pêches vient de décider, par arrêté, de la levée du gel des licences de pêche des démersales côtières, pouvez revenir sur les motivations qui avaient sous-tendu ce gel de 2006 ?
Alassane Dieng : Le gel des licences de pêche démersale côtière instauré en 2006 résulte d’un double constat. D’une part, l’unanimité quant à l’état de surexploitation avérée et préoccupante des ressources démersales côtières. D’autre part, le consensus fort qui a émergé entre les acteurs du secteur, notamment les membres du GAIPES, et qui a conféré une légitimité et une acceptation de la mesure.
C’est donc une décision à la fois scientifiquement fondée et portée par la profession, prise dans un esprit de responsabilité collective pour éviter un point de non-retour écologique et économique sur cette pêcherie.
Quelles sont, dans le détail, les espèces qui étaient ciblées et pourquoi ?
Les stocks concernés sont communément appelés « stocks démersaux côtiers ». Ils regroupent des espèces dites « nobles », très prisées sur les marchés, qui évoluent sur les fonds marins proches des zones côtières. On distingue trois grandes catégories :
- Les poissons : thiof, yakh, dorades, sompatt, dentex, soles, entre autres ;
- Les mollusques-céphalopodes : poulpe, seiche, calmar, volutes, etc. ;
- Les crustacés : notamment la crevette blanche.
La sensibilité de ces espèces tient entre autres à leur habitat côtier, particulièrement vulnérable aux pressions anthropiques. Leur surexploitation a des effets durables et difficiles à inverser.
Pour décider de la levée du gel, le prétexte d’un potentiel exploitable a été agité par l’arrêté ministériel, l’argument tient-il la route ?
Non, l’argument avancé n’est pas crédible. Sur le plan de la ressource biologique, le tonnage annoncé d’environ 3 000 tonnes est surestimé et ne reflète pas la réalité biologique : en tenant compte de l’ensemble des espèces partageant le même biotope et présentant un déficit de biomasse, le volume réellement exploitable dépasserait à peine 2 000 tonnes. Il s’agit donc d’un chiffre trompeur, qui ignore les interactions écosystémiques.
Sur le plan de la procédure, la décision a été prise de manière unilatérale et sans concertation avec les acteurs du secteur — ce qui contraste radicalement avec le processus participatif qui avait présidé au gel en 2006. Elle constitue une violation manifeste du principe de précaution, reconnu en droit international, et des engagements pris dans le cadre de la Charte pour une pêche durable portée par la CONAPED.
Le prétexte de l’approvisionnement du marché national ne résiste pas non plus. Face à une disponibilité apparente pour la consommation locale estimée actuellement à environ 220 000 tonnes, 2 000 à 3 000 tonnes de produits halieutiques représentent moins de 5 jours de consommation annuelle — une contribution négligeable. De surcroît, les prix de vente des espèces démersales concernées sont inaccessibles au pouvoir d’achat de la majorité des sénégalais, en particulier dans les zones rurales et reculées du pays.
L’arrêté parle de cinq navires industriels battant pavillon sénégalais qui pourront accéder à la pêche démersale côtière, pourquoi dénoncez-vous un tel procédé ?
Cette mesure soulève de graves et sérieuses interrogations à plusieurs niveaux.
Sur le plan écologique, l’augmentation de l’effort de pêche sur des stocks déjà fragilisés risque de provoquer un désastre écologique aux conséquences économiques et sociales profondes.
Sur le plan de la transparence et de l’équité, la situation est pour le moins troublante. A cause du moratoire depuis plus de 20 ans, les demandes de licence n’étaient pratiquement plus formulées sur cette pêcherie. Comment expliquer qu’un seul armateur — parmi tous les opérateurs privés du secteur — ait apparemment été informé en premier de la possibilité d’accéder à cette pêcherie, et à vouloir se trouver attributaire de quatre des cinq licences ? Quels sont les critères ayant présidé à ce choix ? Cette opacité est en totale contradiction avec les principes du Jub, Jubal, Jubanti prônés par les autorités.
Sur le plan juridique, cette décision semble en violation de la loi récemment adoptée sur le droit à l’information, qui consacre le droit des citoyens et des acteurs économiques à être informés des décisions publiques les concernant.
Enfin, il est légitime que la presse et les citoyens s’interrogent sur le l’historique en matière de pêche INN (illicite, non déclarée et non réglementée) de l’armement à qui on veut faire bénéficier de quatre licences sur une ressource aussi fragile et sensible.
Pourrait-on continuer à observer ce gel qui date de près de vingt ans ?
Oui, sans équivoque. Le maintien du gel s’impose non seulement comme une nécessité écologique, mais comme un impératif de justice intergénérationnelle.
Le secteur de la pêche sénégalaise ne peut se permettre des décisions précipitées et opportunistes sur des ressources dont la reconstitution, une fois effondrées, peut prendre des décennies.
D’où un appel solennel lancé aux autorités sénégalaises pour qu’elles reviennent sur cet arrêté et réaffirment le moratoire
Entretien réalisé par Mandiaye THIOBANE
" "




