Pour le directeur pays de l’Environmental Justice Foundation (EJF), les journalistes peuvent faire de chacun des dix principes de la Charte mondiale pour la transparence des pêches un sujet d’enquête, en vérifiant les données disponibles, leur accessibilité et leur mise à jour.
Les journalistes doivent aller au-delà du constat général sur le manque ou l’existence de transparence dans le secteur de la pêche. C’est l’une des principales idées développées, samedi 26 septembre 2026, par Bassirou Diarra, directeur pays de EJF, lors d’un atelier consacré à la transparence des pêches et au rôle des médias dans les réformes législatives au Sénégal. Pour lui, les dix principes de la Charte mondiale pour la transparence des pêches peuvent constituer autant de portes d’entrée pour produire des enquêtes documentées sur la gestion des ressources halieutiques.
La première exigence consiste, selon lui, à partir de données concrètes. La transparence ne peut pas reposer uniquement sur des déclarations de principe : elle suppose de savoir quels navires sont autorisés à pêcher, dans quelles conditions, avec quels équipements, pour quelles espèces et avec quelles obligations. Elle implique également de pouvoir accéder aux informations relatives aux activités des flottes, aux captures, aux contrôles et aux mesures de gestion. Ces données doivent être suffisamment précises et accessibles pour permettre aux citoyens comme aux professionnels de comprendre comment les ressources sont exploitées.
Bassirou Diarra a ainsi proposé une méthode directement applicable au travail journalistique : prendre les principes de la Charte un à un et vérifier leur traduction dans la réalité sénégalaise. Un journaliste peut, par exemple, s’intéresser aux listes des navires autorisés à pêcher dans les eaux du pays, comparer les informations publiées, vérifier leur contenu, leur fréquence de mise à jour et les dispositions juridiques qui encadrent leur publication. Une telle démarche permettrait de passer d’un traitement général de la transparence à un travail de vérification et de documentation.
Le directeur pays de l’EJF a cité les avancées enregistrées au Sénégal. Il a notamment évoqué l’attribution d’un numéro IMO aux navires à la suite d’une démarche menée avec la Direction des pêches, ainsi que la publication de listes de navires. Mais ces progrès doivent, selon lui, être examinés dans la durée : quelles informations figurent dans ces listes ? À quelle fréquence sont-elles actualisées ? Sont-elles complètes ? Existe-t-il une obligation juridique de les publier ? Autant de questions susceptibles de nourrir des enquêtes journalistiques.
Cette approche prend une dimension particulière dans une région où la pêche représente une activité économique et sociale majeure. Présentant le contexte ouest-africain, Bassirou Diarra a évoqué l’espace couvert par la Commission sous-régionale des pêches, de la Mauritanie à la Sierra Leone, caractérisé par une importante productivité marine. Il a également fait état, dans son exposé, d’un effort de pêche important et de la présence de nombreux navires industriels. Ces éléments posent des questions sur les zones protégées, les limites d’exploitation, les capacités des navires, leurs engins et leurs activités.
La question de l’état des ressources constitue un autre champ d’investigation. S’appuyant sur des estimations de la FAO et des travaux du Comité des pêches pour l’Atlantique Centre-Est (COPACE), Diarra a évoqué la situation préoccupante de plusieurs stocks dans la région ouest-africaine, notamment pour certaines espèces comme la sardinelle, le maquereau et le mérou. Pour les journalistes, l’enjeu consiste notamment à confronter les données scientifiques, les décisions de gestion et la réalité observée sur le terrain.
Mais la transparence a aussi ses contraintes. Bassirou Diarra a reconnu que les administrations ont besoin de moyens pour collecter, traiter, sécuriser et publier les informations. Les exigences de transparence doivent donc être mises en relation avec les capacités institutionnelles disponibles. Cette réserve n’enlève rien à la nécessité de rendre les données accessibles : elle pose plutôt la question des investissements nécessaires pour disposer de bases de données fiables et de plateformes permettant au public d’accéder aux informations sur les pêches.
L’intérêt de la transparence ne se limite d’ailleurs pas au contrôle exercé par la société civile ou les médias. Selon M. Diarra, elle peut également servir directement les pouvoirs publics en améliorant la conception et le suivi des politiques, les plans de gestion et la lutte contre la pêche illicite, non déclarée et non réglementée. Elle peut aussi contribuer à renforcer la confiance et la stabilité dans le secteur, ainsi que la crédibilité du pays dans ses relations internationales.
Pour les professionnels de la pêche, l’accès à une information fiable peut également améliorer la visibilité sur les règles et les plans de gestion. Diarra a notamment évoqué la possibilité de mieux distinguer les produits issus d’activités respectant les règles et les exigences environnementales. La transparence peut ainsi toucher directement les conditions de concurrence entre opérateurs, la traçabilité des produits et, plus largement, la valorisation d’une pêche respectueuse des règles.
Cette démarche rejoint les préoccupations exprimées au cours de l’atelier par les autres intervenants. Moussa Mbengue, secrétaire exécutif de l’ADEPA, a rappelé que la transparence concerne aussi bien les données scientifiques que les licences, les flottes, les captures, les contrôles, les sanctions, les revenus, les débarquements et la traçabilité. Pour lui, l’information n’a de véritable utilité que si elle est fiable, pertinente, compréhensible, actualisée et accessible aux différents acteurs.
Le rôle des médias prend alors une dimension particulière dans la gouvernance des pêches. Pour l’EJF, les journalistes peuvent contribuer à rendre visibles les informations disponibles, à identifier les zones où elles font défaut et à confronter les décisions publiques à leur mise en œuvre. L’objectif n’est donc pas seulement de produire davantage de contenus sur la pêche, mais de développer un journalisme capable de documenter les mécanismes de gestion du secteur et de suivre les réformes dans le temps.
À travers cette approche « principe par principe », Bassirou Diarra propose finalement aux journalistes une grille de travail qui permet de transformer une notion souvent abstraite en questions vérifiables. Qui décide ? Sur quelles données ? Quelles informations sont publiées ? À quel moment ? Qui peut y accéder ? Les données sont-elles actualisées ? Les règles sont-elles appliquées ? Ces interrogations peuvent servir de point de départ à des enquêtes sur les autorisations de pêche, les navires, les ressources, les contrôles ou encore la traçabilité des produits. Dans un secteur où la qualité de l’information conditionne directement la capacité à suivre l’exploitation des ressources, la transparence devient ainsi un véritable sujet journalistique.
Alioune Badara DIATTA
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