Grand transfert d’eau vers Touba : Le Gouvernement doit faire preuve de rigueur, de transparence et de responsabilité

0
2

L’approvisionnement durable de Touba en eau potable est une nécessité absolue. Cette métropole religieuse, économique et démographique, dont la population ne cesse de croître, doit pouvoir disposer d’une eau de qualité, en quantité suffisante et à un coût accessible. Sur ce point, il ne devrait exister aucune divergence.

Mais l’urgence d’approvisionner Touba en eau potable ne saurait justifier la précipitation, l’improvisation ou l’absence de transparence dans la conception et le financement d’un projet aussi stratégique que le Grand Transfert d’Eau (GTE).

𝟭. Le transfert préconisé dans le PNADT Horizon 2035

Contrairement à ce que pourrait laisser croire une communication présentant le transfert d’eau comme une nouvelle orientation, cette problématique avait déjà été intégrée à notre politique nationale d’Aménagement du Territoire sous le président Macky Sall.

Dans le cadre de l’élaboration du Plan national d’Aménagement et de Développement territorial (PNADT) Horizon 2035, nous avions identifié les territoires confrontés à la salinité des eaux, aux difficultés d’approvisionnement et aux déséquilibres dans la répartition des ressources hydriques.

Cette carte 33 du PNADT, intitulée « Actions sur la maîtrise des eaux de surface », que nous avions réalisée en 20

18, identifie clairement la bande centrale salée et les interventions hydrauliques envisagées.

L’action 3.2 du PNADT prévoit le transfert d’eau vers la bande centrale salée et les deltas du Saloum et de la Casamance. Nous envisagions notamment la mobilisation des ressources du lac de Guiers et du fleuve Gambie.

La Région de Diourbel, particulièrement Touba et son environnement territorial, s’inscrit dans cette problématique nationale.

Le transfert d’eau n’est donc pas une idée née aujourd’hui. C’est une orientation stratégique déjà inscrite dans le PNADT. Il reste cependant à établir la correspondance technique entre cette orientation et le projet actuellement proposé.

𝟮. Pour Touba, nous devions comparer plusieurs scénarios hydrauliques

En matière d’Aménagement du Territoire, on ne choisit pas une solution hydraulique uniquement parce qu’elle paraît techniquement réalisable. On compare les ressources disponibles, les besoins actuels et futurs, les coûts, les impacts environnementaux et la durabilité de chaque option.

Pour Touba, plusieurs scénarios devaient être examinés, notamment :

– La mobilisation raisonnée des eaux souterraines du Maastrichtien, particulièrement à l’est de Touba ;

– Le transfert d’eau depuis le lac de Guiers, sous réserve de démontrer sa soutenabilité hydrologique et environnementale ;

– Une solution mixte combinant plusieurs ressources pour garantir la sécurité de l’approvisionnement ;

– L’amélioration des infrastructures existantes, la réduction des pertes et la diversification progressive des ressources.

Je rappelle que les études de la DGPRE citées dans le PNADT identifiaient déjà le potentiel du Maastrichtien à l’est de Touba.

Lorsque j’avais reçu, en ma qualité de Directeur général de l’ANAT, l’étude de faisabilité du projet « Eau-Touba Horizon 2025 », je n’en étais pas satisfait.

Pour moi, un projet de cette importance devait reposer sur une analyse territoriale et hydrologique beaucoup plus approfondie, permettant de comparer objectivement les scénarios avant toute décision structurante.

𝟯. Le Lac de Guiers n’est pas une ressource inépuisable !

C’est ici que se situe l’une de mes principales préoccupations.

Le lac de Guiers constitue un patrimoine hydraulique stratégique pour le Sénégal. Il contribue à l’approvisionnement en eau potable de Dakar et d’autres agglomérations, tout en soutenant des activités agricoles, économiques et écologiques essentielles.

Nous devons intégrer les prélèvements des installations KMS 1, KMS 2 et KMS 3, ceux de Ngnith, les besoins agricoles et industriels, les pertes par évaporation, ainsi que les aménagements envisagés dans le cadre du PREFERLO.

À cela pourraient s’ajouter les nouveaux besoins du Grand Transfert d’Eau vers Touba et le triangle Dakar–Mbour–Thiès.

Il serait techniquement irresponsable de considérer ces prélèvements indépendamment les uns des autres.

Le problème n’est pas seulement de savoir combien d’eau contient le lac de Guiers, mais combien il peut fournir durablement, compte tenu de son renouvellement, des besoins concurrents et des changements climatiques.

Avant toute augmentation majeure des prélèvements, le gouvernement doit présenter un bilan hydrologique cumulatif, intégrant les scénarios de sécheresse, les variations du niveau du fleuve Sénégal, l’évaporation, les besoins agricoles et les exigences écologiques.

Le transfert d’eau vers la bande salée ne doit pas conduire à fragiliser d’autres territoires pour en sécuriser certains.

𝟰. Une étude de faisabilité qui doit être rendue publique et discutée

Un projet de cette envergure nécessite des études hydrologiques, hydrogéologiques, économiques, financières, environnementales et territoriales rigoureuses.

Où sont les études comparatives entre le Maastrichtien et le lac de Guiers ? Quels sont les débits envisagés ? Quels sont les besoins projetés de Touba en 2035, 2040 et 2050 ? Quels sont les impacts cumulés sur le lac ? Quelles mesures sont prévues pour protéger les populations et les activités économiques qui dépendent de cette ressource ?

Le gouvernement doit rendre accessibles les réponses documentées à ces interrogations.

Une annonce politique, aussi ambitieuse soit-elle, ne remplace jamais une étude de faisabilité techniquement solide.

𝟱. Le financement : il faut sortir des annonces et présenter les garanties

Un transfert d’eau de grande ampleur implique des investissements considérables : stations de pompage, unités de traitement, conduites de transport, réservoirs, réseaux de distribution, équipements énergétiques et dispositifs de maintenance.

Il ne suffit pas d’annoncer un montant global. Il faut préciser la structure du financement, les engagements réellement sécurisés, les modalités de décaissement, les coûts d’exploitation, le prix de revient de l’eau et les conséquences éventuelles pour les finances publiques et les consommateurs.

Le financement de la construction ne constitue qu’une partie du problème. Qui financera durablement l’énergie, l’entretien, le renouvellement des équipements et les extensions nécessaires à la croissance démographique de Touba ?

Un projet hydraulique ne doit pas seulement être inauguré. Il doit fonctionner efficacement pendant plusieurs décennies.

𝟲. Une communication qui doit être à la hauteur des enjeux

Sur un projet aussi important, la communication gouvernementale doit être pédagogique, documentée et transparente.

Les Sénégalais, particulièrement les populations de Touba, ont le droit de connaître l’origine de l’eau, les choix techniques retenus, les études disponibles, les coûts, les risques environnementaux et le calendrier réaliste des travaux.

Il faut également expliquer clairement ce qui relève des études antérieures, de la planification du PNADT, des nouveaux choix techniques et des engagements financiers effectivement obtenus.

La continuité de l’État exige de reconnaître les travaux antérieurs et de démontrer la valeur ajoutée des décisions nouvelles.

𝟳. Touba a besoin d’eau potable, pas seulement de promesses !

Touba connaît une croissance démographique et spatiale qui impose une véritable planification hydraulique métropolitaine.

L’approvisionnement en eau doit être pensé en fonction des besoins résidentiels, sanitaires, économiques et religieux, avec une attention particulière aux pics de consommation liés au Grand Magal.

Le gouvernement doit donc agir rapidement, mais avec méthode. Il doit garantir les besoins immédiats tout en préparant une solution durable, techniquement éprouvée, financièrement soutenable et écologiquement responsable.

Ma critique porte sur l’exigence de sérieux, de rigueur et de transparence qui doit accompagner la conception, le financement, la réalisation et la communication de ce projet. C’est pourquoi j’exige un débat technique, contradictoire et public avec le ministre de l’Hydraulique et de l’Assainissement Cheikh Tidiane Dieye.

Le gouvernement doit apporter des preuves de la solidité de ses choix, et non demander aux Sénégalais de se satisfaire de simples annonces.

Le développement d’un pays ne consiste pas à multiplier les projets spectaculaires. Il consiste à concevoir des infrastructures intelligentes, intégrées, durables et adaptées aux réalités territoriales.

Mamadou DJIGO

Ingénieur Aménageur, Géostratège et Développeur de Territoires

Ancien Directeur général de l’Agence Nationale de l’Aménagement du Territoire

Administrateur du Bureau international d’études et de conseils T&D

Secrétaire national chargé de l’Aménagement du Territoire et de la Décentralisation de l’Alliance Pour la République (APR)

"
"

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici