‎Les honneurs ennoblissent là où les primes sont mercenaires

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‎Un lecteur de Rousseau (Discours sur l’économie politique) comprendra aisément que le titre de cette brève réflexion est inspiré de ce beau passage. « Les citoyens mêmes qui ont bien mérité de la patrie doivent être récompensés par des honneurs et jamais par des privilèges… ». Oui les honneurs sont des symboles tandis que les primes ont un prix : elles rabaissent une gloire due à la patrie à une transaction matérielle. C’est pourquoi il faut accorder des « primes », notamment celles dites supplémentaires, parce que gracieusement offertes par l’autorité, avec beaucoup de circonspection et de modération. Jouer pour l’équipe nationale est un honneur; remporter un trophée est une gloire à la fois personnelle et collective. Avoir son nom inscrit au panthéon des grandes œuvres de construction et de la sublimation de la nation, c’est le graal que tout citoyen souhaite toucher. Porter les couleurs nationales, défendre une patrie est une fierté, donc un sacerdoce.  Personne ne peut récompenser un tel sacrifice, sinon les militaires devraient être les seuls à avoir un salaire dans un pays.
‎Et c’est là que la suite de la phrase de Rousseau trouve toute sa splendeur « car la république est à la veille de sa ruine, sitôt que quelqu’un peut penser qu’il est beau de ne pas obéir aux lois. » Dans une république digne de ce nom, le foncier ne peut être un gâteau laissé à l’arbitraire d’un chef qui en dispose pour récompenser des citoyens, seraient-ils les plus grands guerriers. La citoyenneté et le patriotisme doivent être enseignés aux jeunes comme contribution libérale que chaque membre doit à la nation. En plus du problème légal que posent de tels dons et récompenses, il y a une aporie éthique qui met tout le monde mal à l’aise. Combien l’Etat investit-il dans le football comparé au basket et à l’athlétisme ? Mais plus grave encore : combien de sénégalais (policiers, gendarmes d’une grande intégrité morale et professionnelle, enseignants, et divers autres grands compatriotes anonymes) méritent les mêmes récompenses ?
‎En instituant ces récompenses en tradition, on est en train de tuer l’esprit de sacrifice qui, pour moi, doit être inhérent à tout citoyen. Servir sa nation est un devoir absolu : cela doit être inscrit de façon indélébile comme un archétype dans l’âme de tout citoyen ainsi que notre inconscient collectif qui irrigue notre psyché par la force de ces images ancestrales servant de matrice à notre personnalité en tant qu’individus, mais aussi en tant que peuple (individu collectif). Et ce n’est pas par une plume ornée ou aurifère qu’on va graver cet instinct de citoyenneté dans l’âme et le cœur des Sénégalais : c’est l’affaire des symboles. Une république, c’est des institutions, une nation se construit et se consolide par des symboles. Une épouse qui tient à une bague qui ne coûte pas plus de

10.000 f comme à la prunelle de ses yeux ne s’acharne pas à garder cette bague pour sa valeur marchande, mais plutôt pour le symbole qu’elle représente. L’homme serait un animal borné et sans aucune espèce de grandeur s’il n’était capable de mourir pour des symboles. Notre nation se fortifiera par le sens de l’honneur, par la passion des symboles et non par celle des biens matériels.
‎On n’éduque ni n’élève un peuple à l’universel par des biens matériels : ils sont trop instables et insignifiants pour couronner une vie citoyenne. Or une vie citoyenne digne, c’est celle dédiée à sa communauté, à sa cité, à sa patrie. Il faut faire attention à l’impact des images sur nos enfants, notamment sur leur esprit. Le pire service qu’on peut rendre à une jeunesse, c’est de la persuader que ce que la communauté peut de plus élevé pour elle, c’est la récompense. Il fut un temps où nos parents nous récompensaient quand nous faisions de bons résultats scolaires ou accomplissions des travaux champêtres avec bravoure et justesse. Mais à moment donné nous avons préféré leur reconnaissance à leurs cadeaux : c’est le signe de la maturité. 
‎Les lions sont des étoiles, nul ne peut les récompenser, sinon par des étoiles. Ils méritent d’être élevés aux honneurs qui correspondent réellement à leur statut. Mais on doit se garder en même temps de donner l’impression que la plus grande reconnaissance que la nation doit à ses membres est d’ordre matériel. Il faut éduquer les fils de la nation sur les chemins de l’honneur et de l’abnégation inoxydable. Des équipes nationales remporteront d’autres trophées, cette équipe elle-même est faite pour en remporter d’autres : pourrait-on indéfiniment récompenser tous les champions en termes de foncier ? C’est quoi une nation qui donne l’impression que le cadeau le plus précieux qu’elle peut faire à ses fils méritants, c’est le foncier et le chèque ?

‎Alassane K. KITANE "
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