Le calvaire est devenu intenable. Des familles passent des nuits dans l’eau, des maisons sont abandonnées, des biens accumulés pendant une vie sont détruits en quelques heures, des quartiers sont paralysés et des activités économiques interrompues. Il faut commencer par cela. Derrière les cartes, les bassins versants, les stations de pompage et les milliards annoncés, il y a des vies humaines. Leur détresse interdit toute légèreté.
Mais nous avons aussi assez palabré.
À chaque hivernage, nous recommençons presque la même conversation. Il a beaucoup plu. Les caniveaux sont bouchés. Les populations sont indisciplinées. Les ouvrages sont insuffisants. Le changement climatique aggrave les phénomènes extrêmes. Il faut davantage de pompes, davantage de bassins, davantage de canaux. Puis l’eau finit par partir, l’urgence médiatique passe et nous attendons l’hivernage suivant.
Ma part de vérité commence ici : nous aimons beaucoup trop gouverner les inondations par l’urgence.
L’urgence ne peut pas devenir une politique publique
Lorsque des populations ont les pieds dans l’eau, l’urgence est indispensable. Il faut secourir, pomper, désenclaver, reloger temporairement, protéger les biens et rétablir les services essentiels. Mais l’urgence ne peut pas devenir une doctrine d’aménagement du territoire.
Au nom de l’urgence, nous nous autorisons beaucoup de choses. Les procédures se raccourcissent, les arbitrages s’accélèrent, des dépenses importantes sont engagées dans des délais très courts et l’on finit parfois par juger l’action publique à l’intensité de l’agitation qu’elle produit. Une pompe qui tourne se voit. Un engin qui creuse se voit. Un ministre qui visite une zone sinistrée se voit. Des camions et des tuyaux déployés dans un quartier donnent immédiatement l’image de l’action.
Empêcher pendant dix ans que l’on construise sur une voie naturelle d’écoulement ne produit aucune image spectaculaire. Refuser un lotissement mal situé, préserver une dépression, réserver un exutoire, contrôler un remblaiement ou faire respecter un plan d’urbanisme sont des actes beaucoup moins visibles. Pourtant, ce sont souvent eux qui évitent la catastrophe future.
Nous devons cesser de substituer l’agitation au résultat. La performance d’une politique de prévention ne devrait pas seulement se mesurer au nombre de motopompes mobilisées lorsque l’eau est déjà dans les maisons. Elle devrait aussi se mesurer au nombre de familles que l’on a empêchées de devenir sinistrées.
L’état n’a pas seulement hérité du risque
L’État n’a pas seulement hérité du risque. Il a parfois laissé le risque se fabriquer.
Une maison se construit rarement en une nuit. Un quartier non plus. Une dépression se remblaie progressivement. Une voie naturelle d’écoulement se rétrécit parcelle après parcelle. Un terrain change de statut, des constructions apparaissent, l’électricité arrive, l’eau potable suit, les routes se développent et une occupation initialement précaire devient un quartier qu’il faut désormais protéger.
Certaines de ces situations sont le produit de la pauvreté, de la pression foncière et de l’absence d’alternatives abordables. Il serait profondément injuste de faire porter la responsabilité aux seules familles. Mais la puissance publique ne peut pas davantage s’exonérer de la sienne.
Nous avons parfois laissé des décisions privées, foncières ou immobilières devenir des problèmes publics, puis des obligations financières pour toute la communauté. Une parcelle est occupée dans un espace vulnérable. Quelques années plus tard, la collectivité doit financer des bassins, des canaux, des stations de pompage, des réseaux et des ouvrages coûteux pour rendre durablement habitable un endroit dont la vulnérabilité était pourtant identifiable.
Il ne s’agit pas de dire aux sinistrés : « Vous n’aviez qu’à ne pas construire ici. » Ce serait socialement injuste et intellectuellement paresseux. La question doit plutôt être adressée à l’État et aux collectivités : comment avons-nous pu laisser construire ici ? Et surtout, sommes-nous certains de ne pas continuer aujourd’hui à fabriquer les zones inondables de demain ?
Cette préoccupation figure désormais dans les orientations publiques. Lors du Conseil interministériel du 3 juillet 2026, le Gouvernement a demandé l’interdiction systématique de l’occupation des zones exposées, le renforcement du contrôle des lotissements, la préservation des voies naturelles d’écoulement et la prise en compte de l’altimétrie dans les aménagements. Le défi est maintenant de faire respecter durablement ces décisions, y compris lorsque l’hivernage est terminé.
On ne peut pas tout réparer par l’hydraulique
On ne peut pas demander indéfiniment à l’hydraulique de réparer les erreurs du foncier et de l’urbanisme. On ne peut pas demander à une pompe de corriger un plan d’aménagement. On ne peut pas demander à un canal de recréer une voie d’eau que nous avons obstruée. On ne peut pas augmenter indéfiniment la capacité des ouvrages pendant que les surfaces imperméabilisées continuent de s’étendre.
Surtout, une eau pompée n’a pas disparu. Elle a été déplacée.
Un ouvrage qui soulage un quartier mais aggrave la situation en aval n’est pas une solution. Il déplace le problème. L’échelle pertinente n’est donc pas toujours celle du quartier sinistré. Elle est celle du bassin versant, du système hydraulique, parfois de plusieurs communes. La démarche engagée en 2026 pour élaborer des plans intercommunaux d’urbanisme, de gestion du risque et de drainage dans douze communes de Thiès et Mbour s’inscrit dans cette logique.
L’eau ignore nos limites administratives. Nos politiques publiques devraient savoir les dépasser lorsque le bassin versant l’exige.
Toutes les inondations ne se ressemblent pas
Une accumulation d’eaux pluviales dans une zone fortement imperméabilisée n’est pas une remontée de nappe. Une crue du fleuve Sénégal n’est pas une stagnation dans une dépression urbaine. Une ville littorale confrontée simultanément à la pluie, à la nappe et à d’autres influences hydrauliques ne peut pas recevoir exactement la même réponse qu’un quartier continental mal drainé.
Une politique nationale est nécessaire. Une solution nationale unique serait une erreur. Il faut une doctrine commune, des données fiables et des diagnostics locaux. Avant de choisir une pompe, un canal, un bassin ou une station, il faut comprendre d’où vient l’eau, où elle allait auparavant, ce que nous avons construit sur son chemin, où se trouve l’exutoire et ce qu’il adviendra de l’eau une fois évacuée.
Pomper est parfois nécessaire. Pomper n’est pas aménager.
Je ne suis pas opposé au pompage. Ce serait absurde. Il est indispensable dans certaines configurations. Mais une pompe peut évacuer de l’eau, elle ne peut pas corriger une mauvaise occupation du sol, recréer un exutoire disparu ou remplacer durablement l’entretien, la planification et le contrôle du foncier.
Le pompage ajoute aussi ses propres dépendances : énergie, maintenance, équipements, pièces de rechange, personnel, continuité de fonctionnement et capacité de l’exutoire. Lorsqu’elles sont techniquement possibles, les solutions gravitaires, la préservation des écoulements naturels, le stockage temporaire et les solutions fondées sur la nature doivent retrouver toute leur place.
Le Projet de gestion des eaux pluviales et d’adaptation au changement climatique (PROGEP) a montré que des investissements structurants peuvent produire des résultats. En 2023, la Banque mondiale indiquait que plus de
14 kilomètres de canaux protégeaient environ 55 000 personnes et 345 hectares dans le cadre de la deuxième phase du programme. Reconnaître ces résultats renforce la critique : la réussite d’un ouvrage hydraulique ne doit jamais servir de prétexte pour reproduire ailleurs les erreurs qui obligeront demain à construire un nouvel ouvrage.La bonne hiérarchie devrait être simple : éviter d’abord de fabriquer le risque ; réduire ensuite le ruissellement ; préserver les chemins de l’eau ; ralentir, retenir ou infiltrer lorsque les conditions le permettent ; évacuer correctement ; pomper lorsque c’est nécessaire.
L’eau qui nous inonde peut aussi devenir une ressource
Pendant une partie de l’année, nous cherchons l’eau. Pendant l’hivernage, nous dépensons beaucoup pour nous en débarrasser.
Toute eau d’inondation n’est évidemment pas une ressource directement utilisable. Une eau qui a circulé dans les rues et s’est mélangée aux eaux usées, aux déchets, aux hydrocarbures ou à d’autres polluants pose des problèmes sanitaires évidents. Mais toute eau de pluie n’est pas condamnée à devenir une eau polluée. Elle peut être interceptée en amont, ralentie, stockée et, dans certaines conditions, utilisée pour des usages compatibles.
Nos bassins ne doivent donc pas être pensés uniquement comme des ouvrages que l’on remplit pendant l’hivernage et que l’on oublie le reste de l’année. Selon les contextes, certains peuvent participer à un système plus large : stockage temporaire, espaces paysagers, irrigation, agriculture périurbaine ou usages non potables compatibles avec la qualité de l’eau. Passer de l’eau à évacuer à l’eau à gérer est aussi un changement de doctrine.
Il faudra parfois avoir le courage de dire non
Peut-on protéger partout, quelles que soient les conditions et quel qu’en soit le coût ? Je ne le crois pas.
Certaines zones peuvent être sécurisées. D’autres restructurées. Certaines nécessitent des ouvrages importants. Mais il existe aussi des espaces où la décision responsable consiste à ne plus construire. Il peut même exister des situations où une relocalisation devient moins injuste que la promesse répétée d’une protection que l’on ne peut durablement garantir.
Une relocalisation ne peut signifier un déguerpissement brutal. Elle suppose une indemnisation juste, des solutions foncières crédibles et un accompagnement social.
L’État doit savoir protéger. Il doit également savoir interdire.
Ma part de vérité
La pluie n’explique pas tout. Le changement climatique n’explique pas tout. Les déchets n’expliquent pas tout. Le manque de caniveaux n’explique pas tout. Et les pompes ne répareront pas tout.
Les inondations racontent aussi notre manière d’occuper le territoire, de distribuer le foncier, d’urbaniser, de contrôler, d’entretenir et de faire respecter, ou non, les règles que nous nous sommes données.
Pendant trop longtemps, nous avons demandé : comment faire partir l’eau ? Il faut commencer plus tôt : pourquoi est-elle ici ?
Et parfois avoir le courage d’accepter la réponse.
Le véritable combat contre les inondations ne commence pas lorsque l’eau entre dans les maisons. Il commence le jour où l’on décide qu’une maison ne sera pas construite là où l’eau devra nécessairement passer.
Nous ne gagnerons donc pas cette bataille en déclarant chaque hivernage une nouvelle guerre à l’eau. Nous commencerons à la gagner lorsque nous cesserons de demander à l’hydraulique de réparer indéfiniment les erreurs du foncier et de l’urbanisme, et lorsque nous recommencerons à aménager le territoire avec l’eau plutôt que contre elle.
Pr Falilou COUNDOUL – universitaire, acteur politique et responsable du Think Tank Pragmatisme Social-Démocrate





