Une culture rapide et rentable, mais encore freinée par le manque d’eau, d’intrants, de formation et de débouchés structurés. Face aux pertes liées à la conservation difficile et à l’écoulement incertain des produits maraîchers, des agricultrices de la zone des Niayes se tournent vers la culture du bissap (oseille) en saison sèche. Récolté en seulement un mois et très demandé sur les marchés, ce produit leur procure des revenus réguliers. Cette solution prometteuse reste toutefois limitée par des méthodes traditionnelles de production, l’accès difficile aux semences de qualité et l’insuffisance des équipements de transformation.
À Kandala Mbengue, village agricole situé à sept kilomètres de Kébémer, dans la région de Louga, le bissap (oseille) n’est plus uniquement une culture d’hivernage. Les femmes du Groupement d’intérêt économique (GIE) Sope Serigne Fallou, regroupant une centaine de membres, le produisent désormais toute l’année, notamment pendant la saison sèche. Dans les cours des concessions, chacune exploite un petit espace généralement mis à sa disposition par son époux. Cette agriculture familiale constitue aujourd’hui une importante source de revenus pour les ménages.
Fama Ngom est vendeuse de bissap au marché Dior des Parcelles Assainies, en banlieue dakaroise. Pendant la saison des pluies, elle se déplace dans sa région natale, au centre du pays, pour ses activités agricoles. Cultivant principalement de l’oseille et du niébé, elle parvient à bâtir une économie autour de ses activités. La commercialisation de l’oseille, elle l’organise en fonction du marché. « Au Sénégal, pendant le mois de ramadan, la demande en bissap rouge (une variété locale) est très forte. À cette période, je parviens à écouler mon stock. Je vends par bassine moyennant 7 500 francs CFA l’unité. Je peux même avoir plus. Cela dépend de la clientèle », souligne-t-elle.
À côté du bissap rouge, elle vend aussi du bissap blanc. Pour cette variété, la vente est plus rentable pendant la saison des pluies, période pendant laquelle le produit se raréfie sur le marché. Actuellement, elle écoule la bassine à 2 300 francs CFA. Le prix de vente n’est pas fixe. Ses ventes peuvent atteindre 25 000 francs CFA par semaine.
Les hommes, convaincus de la rentabilité de l’activité, acceptent progressivement de céder des lopins de terre aux femmes. « Quand les hommes ont vu la rentabilité, ils nous ont légué des lopins de terre afin que nous développions nos activités », témoigne Khady Loum, membre du GIE.
Le principal avantage du bissap cultivé pour ses feuilles vertes réside dans la rapidité de son cycle. Contrairement à la tomate, à l’oignon ou à plusieurs autres produits maraîchers, il peut être récolté environ un mois après les semis. Plusieurs cueillettes successives sont également possibles sur une même parcelle. « Nous pouvons arriver à récolter trois ou quatre fois de suite le bissap. Au bout d’un mois, nous avons nos récoltes et nos gains sont importants », explique Khady Loum. En général, les femmes n’ont pas de champs. Elles cultivent dans des parcelles qui se situent derrière leurs domiciles.
Cette rotation rapide permet aux productrices de disposer plus régulièrement de liquidités. Pendant la période de soudure, lorsque les revenus agricoles se raréfient, la vente des feuilles d’oseille contribue à couvrir les dépenses alimentaires, sanitaires et scolaires des familles. « Je règle tous mes besoins avec mon activité. Dans la période de soudure, la culture de l’oseille nous permet vraiment de subvenir aux besoins de nos familles », ajoute la productrice.
La forte demande locale favorise également l’écoulement du produit. Très présentes dans l’alimentation sénégalaise, les feuilles vertes de bissap entrent dans la préparation de sauces acidulées servies avec le riz ou le fonio. Cette consommation régulière réduit les risques de mévente lorsque l’offre est maîtrisée.
Le village de Déni Birame Ndao, situé dans la commune de Bambilor, département de Rufisque, est aussi une zone agricole importante. Ici également, l’oseille sort progressivement de l’ombre pour s’imposer comme une alternative viable face aux légumes traditionnels. Abdou Seydi s’est investi dans l’agriculture depuis plusieurs années. Dans son champ, on y trouve toutes les variétés de piments, du gombo, mais également de l’oseille.
Selon lui, l’oseille présente un atout majeur en raison de sa facilité de culture et de sa croissance fulgurante. « La récolte peut se faire en un mois et demi seulement », explique-t-il. Un délai particulièrement attractif lorsqu’on le compare aux autres légumes, dont le cycle de production s’étend souvent sur trois mois, nécessitant davantage d’entretien et d’investissements.
En période d’hivernage, la plante profite pleinement des pluies pour accélérer encore sa croissance, offrant aux agriculteurs des récoltes encore plus abondantes. Mais c’est justement en saison sèche que cette résilience fait toute la différence, permettant de maintenir une production stable là où d’autres cultures peinent à survivre.
Concernant sa conservation, Abdou Seydi fait preuve d’une gestion rigoureuse. Sa règle d’or : ne récolter que sur commande. « Je ne récolte que lorsque j’ai un client, ou bien je ne prends que la quantité que je prévois d’écouler », précise-t-il. Cette méthode lui évite le gaspillage et garantit une fraîcheur optimale à ses produits, un gage de qualité apprécié par sa clientèle. Côté gains, Abdou Seydi ne se plaint pas. « Je fais mes récoltes chaque 15 jours et, après commercialisation, je peux me retrouver entre 500 000 francs CFA et 800 000 francs CFA ».
La solution est également expérimentée dans d’autres localités des Niayes. À Dakar, Khady Sylla, vendeuse de légumes au marché de Thiaroye, associe la culture de la salade à celle du bissap. Après le mois de février, lorsque la production de salade devient plus difficile, elle se consacre principalement à l’oseille. « Cela me permet de ne pas laisser ma parcelle vide. De plus, le produit est très bien vendu. Je m’en sors pas mal », assure-t-elle.
À Diogo, village maraîcher situé à une trentaine de kilomètres de Mboro, dans le département de Tivaouane, région de Thiès, Ngoné Fall produit également du bissap destiné au marché local et à Dakar. Elle tire profit de la rareté des feuilles pendant la saison sèche, d’octobre à juillet, période durant laquelle les prix deviennent plus intéressants.

Ces expériences montrent que le bissap peut servir de culture complémentaire. Il permet de maintenir l’exploitation des parcelles pendant les périodes moins favorables à la culture de certains légumes, de diversifier les productions et de réduire la dépendance des agricultrices à une seule spéculation.
À Kandala Mbengue, les revenus du bissap ont eu des impacts dans la vie de tous les jours. Les membres du GIE ont utilisé une partie de leurs bénéfices (350 000 francs CFA) pour financer une formation en transformation de produits céréaliers et ménagers. « Nous faisons aussi la transformation des produits locaux et des céréales. Nous produisons également des détergents et du savon que nous utilisons dans nos propres ménages », souligne Khady Loum.
Cette diversification crée une forme d’économie circulaire à l’échelle du village. Les recettes agricoles servent à développer de nouvelles compétences et activités, tandis que certains produits fabriqués localement réduisent les dépenses des ménages.
Pour Arame Ndiaye, présidente du GIE, la simplicité relative de la culture constitue un autre avantage. Le bissap est tolérant à une réduction de l’irrigation en saison sèche, contrairement à beaucoup de plantes, et les besoins après le semis ne sont pas nombreux. « Après un mois, nous arrivons à écouler nos produits. L’entretien du champ n’est pas difficile. Nous achetons les engrais, nous arrosons, et c’est tout », explique-t-elle.
Deux productions pour deux marchés

Les femmes développent parallèlement deux formes de culture. Pendant la saison sèche, le bissap est principalement exploité pour ses feuilles vertes, vendues rapidement sur les marchés. En hivernage, les plantes sont conservées pendant quatre ou cinq mois afin de permettre aux calices d’atteindre leur maturité et de devenir rouges ou blancs selon la semence. Après séchage, les calices peuvent être conservés plus longtemps et servir à la fabrication de boissons, de poudre, de confiture ou de sirop de bissap. Ils peuvent également être destinés à l’exportation. Cette double orientation offre donc plusieurs possibilités commerciales et contribue à réduire les risques liés à un marché unique.
Cependant, la transformation demeure largement artisanale. Faute d’équipements adaptés, d’emballages conformes et de certifications, les productrices accèdent difficilement aux grandes surfaces, aux industries agroalimentaires et aux marchés d’exportation, pourtant plus rémunérateurs.
Malgré ses résultats encourageants, la culture du bissap ne règle pas toutes les difficultés du maraîchage. À Kandala Mbengue, les productrices sont confrontées au coût élevé de l’eau, au manque d’engrais et à l’accès limité aux semences certifiées. « Le mètre cube d’eau nous est vendu à 200 francs CFA. Nous ne connaissons pas toujours la qualité des semences et nous ne sommes pas formées pour faire les bons choix », déplore Arame Ndiaye. La quantité d’eau requise n’est pas importante puisqu’elle n’arrose pas tout le temps.
La conservation des feuilles vertes reste également problématique. Lorsqu’elles ne sont pas vendues rapidement, elles se détériorent, exposant les productrices à des pertes. Le bissap apporte donc une réponse partielle aux difficultés de stockage : ses calices séchés se conservent durablement, mais ses feuilles nécessitent toujours une commercialisation rapide ou des équipements de conservation.
Pour consolider cette dynamique, le président du Conseil national de concertation et de coopération des ruraux (CNCR), Nazir Sow, préconise de renforcer la recherche agronomique, la formation des productrices, les techniques de transformation et la sécurisation des débouchés. La mise en place de systèmes d’irrigation plus accessibles, de magasins de conservation, d’unités collectives de transformation et de contrats avec des acheteurs pourrait permettre de changer d’échelle. Un accompagnement sur la qualité des semences, les normes sanitaires, l’emballage et la commercialisation aiderait aussi les femmes à conquérir l’exportation.

L’ingénieure de recherche au Laboratoire commun de microbiologie de l’Institut de recherche pour le développement (IRD) de Dakar, Maïmouna Cissokho, abonde dans le même sens. « Le manque de formation peut être un frein au développement de la filière : elles doivent être formées sur le choix variétal, la production de semences de qualité, l’itinéraire technique (date de semis, fertilisation, irrigation, lutte contre les ravageurs…), le séchage, la commercialisation… », plaide-t-elle.
Elle estime qu’en partie, le bissap peut devenir une alternative aux difficultés rencontrées par les producteurs au Sénégal : « parce qu’il offre une possibilité de valorisation plus facile que les légumes qui doivent être commercialisés rapidement après récolte, alors que les feuilles de bissap peuvent être séchées et valorisées ». Toutefois, elle met en garde en raison des conditions de séchage qui peuvent affecter la qualité des feuilles et des calices.
Développée notamment à la faveur de la Grande offensive agricole pour la nourriture et l’abondance (Goana), lancée en 2008, la filière bissap démontre ainsi son potentiel économique et social. Dans les Niayes, elle permet déjà à des femmes de diversifier leurs productions, de traverser plus sereinement la période de soudure et d’accroître leur autonomie financière. Mais pour devenir une réponse durable aux difficultés du maraîchage, cette initiative locale devra être soutenue par des investissements, une meilleure organisation de la chaîne de valeur et des débouchés garantis.
Fatou NDIAYE
Cet article a été réalisé dans le cadre de la bourse de six mois du Projet SAIL du Centre d’innovation et de développement du journalisme (CJID).
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