Le Sénégal ne manque pas nécessairement de projets verts. Il manque surtout de mécanismes capables de transformer ces projets en investissements bancables. À l’occasion d’une table ronde sur l’industrialisation verte, les acteurs publics, privés et universitaires ont convergé sur un même constat : entre l’idée et le financement, le principal obstacle reste celui du risque.
Madeleine Diouf Sarr, directrice du Changement climatique, de la Transition écologique et des Financements verts, l’a reconnu à travers un autre problème : les temporalités ne coïncident pas. Les entreprises veulent aller vite, tandis que les procédures des mécanismes internationaux de financement climatique prennent du temps. « Le temps du politique n’est pas le temps des Nations unies », a-t-elle résumé en évoquant notamment les difficultés rencontrées autour de projets comme le BRT.
Pour la responsable publique, les instruments existent pourtant. Le Fonds vert pour le climat peut accompagner le passage à l’échelle, tandis que le Fonds pour l’environnement mondial peut davantage intervenir sur les phases de test, d’innovation et d’expérimentation. Des lignes de crédit, des banques accréditées et des mécanismes bilatéraux complètent cet écosystème.
Le problème est donc moins l’absence totale de ressources que leur adéquation avec les besoins des entreprises. Les industriels ont besoin de financements suffisamment rapides, adaptés à leurs cycles d’investissement et capables de couvrir une partie du risque. Or les banques locales restent prudentes face à des technologies qu’elles connaissent parfois mal et dont les modèles économiques ne sont pas toujours suffisamment éprouvés.
C’est précisément sur cette difficulté que travaille un programme présenté par Pape Oumar Ndiaye, président de PGS Africa, en partenariat avec l’Agence nationale pour les énergies renouvelables. Le dispositif vise à améliorer l’accès aux énergies renouvelables pour les entreprises et les ménages en travaillant simultanément sur l’offre, le financement, les équipements, les compétences et l’innovation.
Le mécanisme commence par un diagnostic des besoins. Avant de financer une installation solaire ou un dispositif de stockage, il s’agit d’abord de déterminer la capacité réellement nécessaire et de structurer le projet. Une fois cette étape franchie, le financement est organisé avec des banques partenaires.
Deux établissements pilotes, Coris Bank Sénégal et BICIS Bank Sénégal, sont associés au dispositif pour proposer un produit dédié aux énergies renouvelables. L’objectif est de sortir d’une logique dans laquelle chaque petite entreprise doit négocier seule son financement et de créer des cohortes de projets suffisamment structurées pour intéresser les établissements financiers.
Le dispositif prévoit également des extensions de garantie et des assurances couvrant les équipements. L’objectif est de répondre à une difficulté récurrente du marché : des entreprises achètent des panneaux solaires ou des systèmes de stockage, puis se retrouvent en difficulté lorsque les équipements cessent de fonctionner correctement et que le service après-vente n’est pas à la hauteur.
Le programme prévoit parallèlement le développement de compétences techniques. Quatorze centres de services doivent être déployés dans les quatorze régions du Sénégal, en lien avec les universités. Des centres d’innovation sont également envisagés, notamment à l’Université Cheikh Anta Diop et à l’Université Gaston Berger, afin de renforcer le transfert de technologie et la formation sur les équipements.
Le financement ne s’arrête pas là. Une partie des marges générées par le programme doit alimenter un fonds d’innovation vert destiné notamment à financer des formations de niveau master professionnel. Le modèle cherche ainsi à créer une boucle : financer les équipements, développer les compétences nécessaires à leur installation et leur maintenance, puis réinvestir une partie des revenus dans la formation et l’innovation.
Pour Pape Oumar Ndiaye, les financements concessionnels doivent surtout jouer un rôle d’effet de levier. Un fonds de garantie placé auprès d’un mécanisme public comme le FONGIP pourrait, selon lui, permettre de rassurer les banques et de multiplier l’impact d’une ressource initiale. L’idée est de ne plus considérer chaque dollar ou chaque euro de financement climatique comme une dépense isolée, mais comme un instrument destiné à attirer plusieurs fois son montant en capitaux privés.
Cette approche rejoint l’analyse de Madeleine Diouf Sarr. Selon elle, les fonds climatiques internationaux ne peuvent pas être la seule réponse. Elle appelle également à une réflexion sur d’autres ressources, notamment les mécanismes fiscaux internationaux et les fonds destinés au secteur privé.
Le véritable enjeu de l’industrialisation verte se situe donc entre la finance publique et le capital privé. Le Sénégal dispose de projets, d’entreprises et d’une demande croissante en technologies propres. Mais pour transformer cette demande en marché industriel, il faudra réduire le risque, structurer les projets et accélérer l’accès au financement.
Autrement dit, la question n’est plus seulement de savoir où trouver l’argent. Elle est désormais de savoir comment utiliser intelligemment chaque franc public ou chaque dollar climatique pour déclencher beaucoup plus d’investissement privé.
Alioune Badara DIATTA
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