Le Sénégal veut utiliser ses ressources gazières pour réduire le coût de son électricité et accélérer son industrialisation, tout en respectant ses engagements climatiques. Derrière cette stratégie se trouve un paradoxe : comment exploiter une ressource fossile pour financer et accélérer une transition énergétique qui doit, à terme, réduire la dépendance aux énergies carbonées ?
Yakhya Badiane, conseiller technique au ministère de l’Énergie et du Pétrole, a défendu cette approche lors d’une table ronde consacrée à l’industrialisation verte et organisée par Africa Climate Insights en collaboration avec AJTREPE et le Consortium des journalistes francophones pour une transition énergétique juste (CJF-TEJ). Pour lui, la politique énergétique sénégalaise doit d’abord répondre à une urgence sociale : l’accès à une énergie disponible, fiable et abordable.
Le Sénégal reste confronté à un coût élevé de l’électricité, considéré comme un obstacle à la compétitivité industrielle. Dans ce contexte, le gaz apparaît comme un moyen de réduire la dépendance au fuel et de rendre la production électrique moins coûteuse et moins émettrice que certaines sources actuellement utilisées.
C’est tout le sens de la stratégie « Gas to Power », progressivement élargie à une logique de « Gas to X ». Le gaz ne serait donc pas uniquement destiné à produire de l’électricité. Il doit également alimenter certaines activités industrielles, notamment le raffinage et les cimenteries.
Le représentant du ministère du Commerce a notamment évoqué la conversion progressive de capacités électriques au gaz naturel. Selon les chiffres présentés lors de la rencontre, le passage de certaines installations du fuel au gaz pourrait permettre d’éviter plusieurs millions de tonnes de CO₂ par an. Ces données, issues des présentations effectuées lors de cette rencontre, devront toutefois être confrontées aux données officielles des projets et aux méthodologies de calcul avant toute publication définitive.
La logique défendue est celle d’une transition par substitution : remplacer des combustibles plus émetteurs par le gaz tout en préparant progressivement une montée en puissance des énergies renouvelables. Yakhya Badiane assure ainsi que le Sénégal travaille parallèlement à la conversion de ses centrales et au développement de nouvelles capacités renouvelables.
Le potentiel solaire et éolien constitue l’autre pilier de cette stratégie. Selon le conseiller technique, plusieurs projets sont déjà engagés ou à l’étude, notamment dans le solaire. L’objectif affiché est de construire progressivement un mix électrique plus propre, dans lequel le gaz jouerait un rôle de transition.
Mais cette stratégie pose une question fondamentale : combien de temps cette phase de transition doit-elle durer ? La réponse est d’autant plus importante que le Sénégal est désormais un pays producteur de pétrole et de gaz et entend utiliser ces ressources pour accélérer son développement économique.
Madeleine Diouf Sarr, directrice du Changement climatique, de la Transition écologique et des Financements verts, a replacé cette question dans un contexte plus large. Selon elle, la pression climatique ne signifie pas que les pays africains doivent renoncer à leurs besoins de développement. Elle oblige plutôt à rechercher un nouvel équilibre entre production, consommation, ressources naturelles et protection de l’environnement.
Cet équilibre dépend également de la responsabilité des pays développés. La responsable du ministère de l’Environnement a estimé que les partenaires internationaux demandent beaucoup aux pays africains en matière de transition, alors même qu’ils doivent eux-mêmes montrer l’exemple et rendre les technologies propres accessibles.
Le débat devient alors autant financier que technologique. Une transition énergétique rapide exige des infrastructures, des équipements, des compétences et des investissements. Si ces coûts sont entièrement répercutés sur les consommateurs, notamment les ménages modestes et les producteurs agricoles, la transition risque de devenir socialement difficile à supporter.
C’est pourquoi la notion de « transition juste » revient au centre du débat. Pour Madeleine Diouf Sarr, le verdissement ne peut pas être pensé indépendamment du pouvoir d’achat, de l’accès à l’énergie, de l’emploi et des besoins des générations futures.
Le gaz peut donc constituer un levier dans la trajectoire sénégalaise, mais il ne saurait être confondu avec la destination finale. La véritable question est celle de l’usage qui sera fait de cette fenêtre de transition : servira-t-elle à réduire le coût de l’énergie, à renforcer l’industrie et à financer l’essor des renouvelables, ou installera-t-elle une nouvelle dépendance fossile ?
C’est là que se joue une grande partie du pari sénégalais. Le pays ne cherche plus seulement à produire de l’énergie. Il cherche à transformer cette énergie en compétitivité industrielle sans compromettre sa trajectoire climatique.
Alioune Badara DIATTA
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