Industrialisation verte : au Sénégal, l’université veut passer du savoir au prototype

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Le Sénégal ne pourra pas réussir son industrialisation verte sans transformer ses universités en véritables plateformes d’innovation. C’est l’un des messages forts ressortis d’une table ronde réunissant acteurs publics, chercheurs et secteur privé, où la question des compétences a été présentée comme aussi stratégique que celle du financement.

Pour le Dr Joseph Bassama, enseignant-chercheur et responsable du programme IDBio, le pays doit sortir d’une dépendance systématique à l’égard des bailleurs pour financer ses priorités scientifiques. « Tout est urgence au Sénégal », a-t-il rappelé, avant de poser une question plus fondamentale : si une problématique est considérée comme prioritaire pour le pays, pourquoi son financement devrait-il systématiquement dépendre d’un partenaire extérieur ?

Le chercheur défend une implication plus forte de l’État dans la recherche et l’innovation. Il s’appuie notamment sur l’expérience des grandes puissances scientifiques, y compris les États-Unis, pour rappeler que le secteur public joue un rôle déterminant dans le financement de la recherche, malgré l’importance du capital privé.

Au Sénégal, cette réflexion conduit à repenser le rapport entre l’université et l’industrie. Pour le Dr Gassama, l’enseignement supérieur et la formation professionnelle doivent être considérés comme des secteurs transversaux, capables d’apporter des solutions aux autres politiques publiques.

Une plateforme en cours de développement à l’Université Gaston Berger doit justement matérialiser cette ambition. Elle doit agir sur trois niveaux : former des étudiants jusqu’au master et au doctorat, fournir une expertise aux entreprises et accompagner les projets innovants jusqu’à la preuve de concept.

Le dernier niveau est particulièrement stratégique. Dans l’écosystème entrepreneurial sénégalais, les incubateurs accompagnent souvent les porteurs de projets sur les compétences managériales, le modèle économique ou la présentation de leur activité. Mais les infrastructures permettant de tester physiquement une technologie ou de réaliser un prototype restent insuffisantes.

Or une idée industrielle ne devient pas automatiquement une industrie. Elle doit être testée, améliorée, adaptée puis progressivement mise à l’échelle. C’est précisément cette chaîne que l’université veut contribuer à construire.

Le changement d’échelle constitue d’ailleurs l’un des principaux points de vigilance. Le Dr Gassama cite le cas des petites entreprises de transformation agroalimentaire qui demandent souvent des machines plus importantes pour accroître leur production. Mais une machine deux ou trois fois plus performante implique aussi une nouvelle organisation du travail, de nouvelles compétences et parfois de nouveaux procédés.

Sans préparation, l’investissement peut donc produire l’effet inverse de celui recherché. Des équipements coûteux peuvent être abandonnés quelques mois après leur installation parce que l’entreprise n’était pas prête à les intégrer dans son organisation.

Cette question rejoint directement celle du transfert de technologie. Pape Oumar Ndiaye, président de PGS Africa, a présenté un programme développé avec l’Agence nationale des énergies renouvelables qui prévoit précisément de rapprocher les fabricants internationaux, les universités et les entreprises sénégalaises.

Les partenaires industriels associés au programme doivent contribuer au transfert de technologie. Des centres d’innovation doivent être développés avec les universités afin de former des techniciens et des étudiants sur les équipements utilisés dans les installations d’énergies renouvelables.

L’ambition va même au-delà de la formation. Le programme prévoit de favoriser l’émergence d’unités d’assemblage locales. Pour les acteurs privés, la question est toutefois celle de la taille du marché. Un fabricant ne construira pas une unité industrielle au Sénégal s’il ne dispose pas d’une demande suffisante pour rentabiliser son investissement.

C’est pourquoi le financement des installations renouvelables est également présenté comme un outil de politique industrielle. En équipant progressivement des entreprises et des ménages, le Sénégal peut créer une demande suffisamment importante pour convaincre les fabricants de localiser une partie de leur production.

La boucle est ainsi complète : les financements permettent d’installer les équipements, les installations créent un marché, le marché justifie la localisation industrielle, les entreprises créent des emplois et les universités forment les compétences nécessaires à l’ensemble du système.

L’industrialisation verte ne se résume donc pas à l’achat de panneaux solaires, de batteries ou de machines moins polluantes. Elle suppose de construire un écosystème national capable de produire des connaissances, de tester des technologies, de former des professionnels et, progressivement, de fabriquer localement une partie des solutions.

Pour le Sénégal, l’enjeu est finalement de passer d’un pays consommateur de technologies vertes à un pays capable d’en développer, d’en adapter et d’en produire une partie. C’est à cette condition que la transition écologique pourra devenir une véritable politique industrielle.

Alioune Badara DIATTA

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